Justice vaudoise: Sara, 17 ans, étranglée à Yverdon: «J’ai pas fait ça, c’est pas moi»

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Justice vaudoiseSara, 17 ans, étranglée à Yverdon: «J’ai pas fait ça, c’est pas moi»

Son ex-petit ami n’en démord pas, bien qu’accablé par son ADN. Il serait passé aux aveux sous la contrainte des inspecteurs. 

par
Evelyne Emeri
Le vendredi 27 décembre 2019 dans l’après-midi, Sara, réfugiée afghane de 17 ans, est portée disparue. Elle trouvera la mort ici à l’embouchure du Bey à Yverdon (VD). Elle souhaitait mettre un terme à la relation cachée qu’elle entretenait avec son petit ami.

Le vendredi 27 décembre 2019 dans l’après-midi, Sara, réfugiée afghane de 17 ans, est portée disparue. Elle trouvera la mort ici à l’embouchure du Bey à Yverdon (VD). Elle souhaitait mettre un terme à la relation cachée qu’elle entretenait avec son petit ami.

lematin.ch/Evelyne Emeri

D’entrée de cause, la défense représentée par Me Ludovic Tirelli a tenté sa chance lundi en ouverture d’audience devant le Tribunal criminel de la Broye et du Nord vaudois qui juge l’unique suspect de l’effroyable mort de Sara: une Afghane de 17 ans, jeune fille solaire, élève modèle, retrouvée dissimulée dans une zone marécageuse près des rives du lac de Neuchâtel après deux jours de battues début janvier 2020. Poursuivi pour assassinat, subsidiairement pour meurtre, Fazal*, un Afghan de 22 ans, accusé d’avoir perpétré ce crime le 27 décembre 2019, nie toute implication dans le décès de son ex-petite amie qui vivait avec sa mère et sa fratrie dans le village de Baulmes (VD), près d’Yverdon.

Son avocat a plaidé l’illicéité de son audition majeure du 7 janvier 2020. Les aveux de son client auraient été extorqués, selon lui, sous la contrainte et les menaces de l’autorité policière. Son client (ndlr: qu’il ne représentait pas à l’époque) n’était clairement pas apte, ni psychiquement ni physiquement, à répondre durant plus de sept heures aux questions des enquêteurs. Qui plus est, après sept heures d’interrogatoire le 4 janvier, six heures le 5 janvier de même le 6 janvier. La famille de Sara est là (ndlr: le père vit en Afghanistan) en rang serré, humble, digne, les larmes de la maman jailliront plus tard.

«Il a été harcelé»

«Il était choqué, bouleversé, pris de tremblements, de vomissements lorsqu’il apprend dans sa cellule que Sara a été découverte morte dans le marais à côté du banc qui se trouve près du lac à l’embouchure du canal du Bey, prétend son conseil, Les inspecteurs l’ont fatigué, ont réduit, voire supprimé, sa capacité de concentration. Ils ont également violé son droit à se taire qu’il a invoqué à plusieurs reprises. Au lieu de cela, il a été harcelé de questions. Plusieurs fois, il dit qu’il veut mourir: «Aidez-moi à me tuer».

L’homme de robe de marteler: «Ils ont feint l’empathie pour l’endormir. Il ne sait pas ce qu’il s’est passé. Il a toujours clamé son innocence et le répète encore avec force». Même demande de retranchement quant à la reconstitution. La charge est puissante et Me Tirelli ne manque pas de rappeler que Fazal a passé ses trois premiers mois de détention à Curabilis à Genève, établissement pénitentiaire spécialisé dans les traitements psychiatriques après «ces fameux aveux avec plusieurs guillemets».

Deux petites amies?

Après délibérations, la Cour a balayé sans surprise les réquisitions de Me Tirelli, considérant que tout était au dossier, abondant ainsi dans le sens de la procureure Claudia Correia et de Me Manuela Ryter Godel, avocate de la famille de Sara. Rejetée également la demande de faire entendre une témoin où l’on comprend en filigrane, dans une salle bondée et non adaptée à l’ampleur du procès, que Fazal entretenait une relation avec une autre jeune fille. 604 pages de messages ont été extraits où l’on y parle de mariage, de sentiments et de sexe (ndlr: photos).

Ennuyeux pour l’Afghan que l’accusation dépeint comme un jeune homme qui n’aurait pas supporté d’être éconduit par sa compatriote mineure. Et aurait décidé de punir sa mère qui n’approuvait pas leur histoire d’amour en lui ôtant sa fille le 27 décembre 2019. Un rendez-vous pris à Yverdon dans la nuit par téléphone sous prétexte de lui remettre un collier. Des lacets noués et préparés à son domicile dans la région lausannoise. En réalité, l’arme du crime pour lui faire perdre connaissance, enroulée quatre fois autour de son cou et un double nœud, derrière dans sa nuque, pour ne lui laisser aucune chance. Les légistes ne constateront du reste pas la moindre lésion défensive sur la victime.

«Possible que ce soit mon ADN. Je ne peux pas l’expliquer. Il n’y a pas eu de contact»

Fazal*, assassin présumé de Sara

Avant de pouvoir enfin démarrer l’interrogatoire de Fazal, le président Donovan Tésaury choisit de lire l’acte d’accusation, écrasant. Il jette régulièrement des regards en direction du suspect, impassible le temps de la lecture. En béquilles, chétif, tout de noir vêtu, il est dans le retrait, l’assurance viendra plus tard, son outrecuidance envers l’inspecteur principal appelé à la barre, aussi. «Avez-vous donné la mort à Sara, Monsieur?» lâche sans ambages le président de céans. Réponse du prévenu: «Non, Monsieur». Est-il allé au banc près du lac avec elle? Non, plus. Ils seraient restés uniquement en ville et très peu de temps ensemble.

«J’ai pas fait ça, c’est pas moi.» Fazal ne cède pas. «Savez-vous que votre ADN a été retrouvé sur les lacets à l’intérieur des nœuds?» ajoute Donovan Tésaury. «Possible que ce soit mon ADN mais je ne sais pas comment il s’est trouvé là. Je ne peux pas l’expliquer. Il n’y a pas eu de contact.» Face à cette réplique improbable, le président exhorte l’auteur présumé à s’expliquer. «Je ne sais pas.» Le banc, encore. «Non.» S’ensuivront les explications du prévenu sur les circonstances de cette audition des aveux forcés.

«Elle est morte devant moi»

«Je ne me sentais pas bien, j’étais à deux doigts de tomber, l’inspecteur me tenait (la main). Il n’obtenait pas ce qu’il voulait entendre, détaille l’accusé, J’étais en pleurs pour Sara. Il n’arrêtait pas. J’ai été ignoré, j’avais le droit d’être entendu, ce qui ne s’est jamais produit.» Son téléphone localisé près dudit banc comme celui de Sara? «Je suis sûr et certain de ne pas avoir été près de ce banc.» Fazal n’amènera du reste jamais les trois policiers sur le chemin du canal du Bey lorsqu’il propose de leur montrer in situ son parcours. Il aura une hésitation qui n’a échappé à personne lors de son cheminement accompagné qui fait planer le doute. L’hésitation menait au lac…

Retour aux lacets. Au tour du Ministère public d’insister. «Je ne les ai jamais vus.» Retour encore à l’audition litigieuse. Après celle-ci, il répétera plusieurs fois aux médecins des urgences psychiatriques du CHUV où il a dû être transféré en raison de pensées suicidaires: «Je n’ai rien fait. Elle est morte devant moi». «Elle est morte devant vous?» reprend le président Tésaury. «Oui j’avais un appareil, mon cœur tapait.» Difficile de suivre et de comprendre. Tout comme ses publications Facebook deux jours après l’avis de disparition de la jeune fille: des paroles de chansons tristes qui n’auraient aucun lien. 

«Il s’est effondré»

Intervient alors longuement l’inspecteur, celui qui aurait tout manigancé pour confondre Fazal dans des conditions contraires au Code de procédure pénale. Il viendra dire l’exact contraire quant à la tenue de cet interrogatoire. Avec son collègue, l’enquêteur principal a choisi d’être transparent d’emblée et d’annoncer la découverte du cadavre de Sara: «J’étais à sa droite et son avocat à sa gauche. Il y a eu beaucoup de silence. Il était dans le contrôle, j’avais l’impression qu’il avait besoin de dire les choses et d’avoir des preuves. On lui a soumis des photos, c’est là qu’il s’est effondré. J’ai vu une autre personne avec des émotions».

«Il avait besoin de ce soutien. Je l’ai même pris dans mes bras»

L’inspecteur principal de la Brigade criminelle

«Ça m’a touché. Je lui ai tendu la main, il l’a prise, il avait besoin de ce soutien. Je l’ai même pris dans mes bras. C’était extrêmement difficile pour lui. On a pu reprendre. Après chaque pause, il a dit qu’il était apte à continuer. Et il a parlé du «fil». J’ai enlevé un de mes lacets pour qu’il me montre comment il l’avait mis autour du cou de Sara, il n’a pas voulu. J’ai donc effectué les gestes sur ses indications en tension sur mon genou. Il m’a décrit ce qu’il s’était passé: «Elle est tombée parce qu’elle n’arrivait plus à respirer, parce qu’elle avait un fil autour du cou». Il a aussi dit qu’il avait déposé le corps dans le marais. Au terme de l’audition et après avoir parlé avec son avocat, il a prétendu avoir ajouté certaines choses pour nous faire plaisir. Il a changé d’attitude. Il a aussi affirmé que Sara se serait suicidée! Avant de répéter: «C’est moi qui l’ai fait».

Le détenu qui tance la police 

S’agissant de la tactilité et de l’humanisme qui sont reprochés à l’enquêteur en chef, celui-ci s’en défend: «J’ai été sincère dans ma démarche de l’accompagner. Il m’a même demandé de le tuer». «Et vous avez estimé qu’il était apte malgré tout», s’interroge l’avocat de la défense, Me Tirelli. «Ses émotions lui ont permis de déposer des choses trop lourdes. J’ai agi par intuition», conclut le policier. «Vous avez entendu l’inspecteur?» relance le président de la Cour criminelle. La réplique de Fazal fuse: «Il ne va jamais dire qu’il a commis une erreur. J’ai pris sa main pour éviter de tomber. D’un côté, il m’accuse, de l’autre, il m’ignore. Je n’ai été entendu que par la procureure. Il y a des bons et des mauvais partout. Ce n’est pas une insulte. Je peux comprendre qu’il a des ambitions et envie de monter en grade. La réussite, c’est bien, l’honnêteté, c’est mieux». 

Ce mardi, le témoignage de la maman de Sara est très attendu de même que ceux de son frère aîné et de ses deux sœurs cadettes. Mercredi devrait être consacré au réquisitoire du parquet et aux plaidoiries des avocats. Le verdict est attendu le mercredi 14 décembre prochain.

*Prénom d’emprunt

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