Actualisé 23.04.2020 à 04:53

USA«Contagion», le film sorti en 2011 qui dépasse la réalité

Scott Burns, le scénariste du film, a travaillé sur ce long-métrage, qui bat tous les records ce dernier mois, avec l'épidémiologiste Ian Lipkin. Ce dernier pense qu'un retour à la normale sera prévu pour 2022. Interview avec les deux Américains.

par
lematin.ch
Dans «Contagion», un virus mortel se répand à toute vitesse à travers le monde (ici Judd Law, masqué).

Dans «Contagion», un virus mortel se répand à toute vitesse à travers le monde (ici Judd Law, masqué).

DR

Scott Burns est l'un des plus grands scénaristes américains. On lui doit le script de grands films comme «La vengeance dans la peau» ou le dernier James Bond «Mourir peut attendre», mais il est surtout l'auteur de «Contagion» (2011), réalisé par Steven Soderbergh.

Ce film sur une épidémie mondiale avec Jude Law, Gwyneth Paltrow et Marion Cotillard est le plus vu mondialement depuis plus d'un mois. Scott Burns a écrit le long métrage en collaborant avec le docteur Ian Lipkin, un épidémiologiste qui a été surnommé le chasseur de microbes.

C'est par un appel vidéo que les deux experts ont répondu à LeMatin.ch en exclusivité.

La bande-annonce du film «Contagion» (vidéo: YouTube/Warner Bros. France)

Scott Burns, saviez-vous en écrivant «Contagion» que votre film de science-fiction serait prémonitoire?

Scott Burn: «Contagion», c'est la fiction qui dépasse la réalité. Ça serait trop facile de dire aujourd'hui: «Oui, bien sûr». Mais je le pensais fortement. La raison pour laquelle «Contagion» est si précis et juste dans la description de l'épidémie du virus c'est parce que j'ai tenu à écrire le scénario en étant le plus réaliste possible. Quand j'ai approché le réalisateur Steven Soderbergh avec mon idée de film, j'ai exigé que nous soyons juste scientifiquement. Je ne voulais pas que l'histoire évoque un virus échappé d'un laboratoire ou venant d'antennes de téléphones ou d'autres idioties comme certains veulent le faire croire. J'ai donc discuté avec de nombreux spécialistes et Ian Lipkin m'a donné les meilleurs détails sur ce qu'une épidémie moderne pourrait être. Nous la vivons en ce moment.

Docteur Ian Lipkin, où en êtes-vous de votre chasse contre le Covid-19?

Ian Lipkin: Les choses ne vont sûrement pas assez vite pour la population, mais le monde scientifique avance aussi vite que possible. Nous avons découvert le virus à la fin décembre et nous avons rapidement créé un test de dépistage. Dans les pays comme l'Allemagne et la Chine où les tests ont été produits massivement, l'épidémie a été mieux contrôlée qu'aux USA, en Italie ou en France car ces pays n'ont pas été assez rapide à produire les tests nécessaires. Nous en sommes donc à utiliser de vieilles techniques d'isolement comme au Moyen Age lors de la peste. Nous resterons limités en option tant qu'il n'y aura pas de vaccins ou de médicaments à prendre par voie orale et qui seront bon marché pour être distribués à la population mondiale.

On sent une certaine frustration dans votre réponse...

IL : Il y a de quoi! Au milieu des années 2000 nous avions le SARS et la communauté scientifique américaine avait alerté le Président George Bush qui avait créé un comité de surveillance, puis Barack Obama a financé un rapport mais personne n'a pris le temps de considérer les résultats de ces études alors que tout expliquait déjà la situation que nous vivons actuellement. Le budget de la recherche dans les pays développés dans mon domaine a été réduit d'année en année. Il n'y a pas assez de chercheurs, pas assez de moyen, pas assez de matériel. Un exemple concret: j'ai contacté le «New York Times» en 2010 pour leur proposer de parler du rapport, des risques courus et du manque de moyen. Ils n'ont pas été intéressés. Quand «Contagion» est sorti au cinéma, ils m'ont rappelé pour me faire parler du film et j'ai dû exiger que l'on parle aussi du rapport dans l'article.

SB: La plus grande frustration pour moi et de voir mon pays, les États-Unis, qui a une immense capacité de ressources mais qui est incapable de gérer la situation avec un nombre immense de personnes contaminés. Il y a une telle désorganisation que cela est choquant. Je tiens une chronique des événements actuels pour que l'on comprenne la leçon. Cela fait 20 ans que des spécialistes comme Ian Lipkin tirent la sonnette d'alarme et au lieu d'écouter, l'Amérique a fait marche arrière en faisant la sourde oreille.

Que dire des critiques qui ont été émises récemment par plusieurs dirigeants politiques contre la Chine ?

IL : Cela ne sert à rien de pointer du doigt les Chinois qui ont été beaucoup plus transparent avec nous qu'en 2003 avec le SARS. La Chine a rapidement communiqué les résultats de leurs études sur le Covid-19 avec la communauté scientifique mondiale ce qui nous a aidé à avancer plus vite sur la recherche. Est-ce qu'ils ont mentis sur le nombre de morts? Possible, mais c'est un pays d'un milliard et demi d'habitants. Aux USA, nous n'avons aucun chiffre réel et fiable non plus. Il y a 4000 systèmes de santé différents par ville, par état et aucun partage de données pour centraliser tout ça. Il n'est pas surprenant que les chiffres de malades ou de décès soient faussés à travers le monde pour les mêmes raisons.

Que pensez alors de la désinformation qui se propage sur les réseaux sociaux mais aussi de l'attitude de dirigeants comme Donald Trump ?

IL: J'utilise des extraits de «Contagion» pour faire passer mon message sans pointer du doigt sur tel ou tel politicien. Ce film est une superbe expérience, car il touche tous les spectateurs quel que soit leurs idées politiques.

SB: Beaucoup d'élus politiques nous laissent présager un traitement ou un vaccin dans les prochains mois, mais il faut être réaliste. Ces gens là pensent davantage aux prochaines élections qu'ils ne veulent pas perdre qu'à dire la vérité à la population.

Comment voyez-vous le retour à la vie normale?

IL : Nous sommes les maîtres de notre destin. Nous avons des solutions pour ralentir le virus. Cela passe par un meilleur dépistage massif, une dose de confinement mais aussi une accélération des moyens pour la recherche d'un vaccin et d'un traitement médical. Il n'y aura pas de retour à la vie normale sans un vaccin disponible à grande échelle.

Cela sera pour quand selon vous?

IL : Dans 18 mois environ, soit début 2022 pour être réaliste. J'étais en Chine il y a quelques mois et dès le début du coronavirus les gens portaient masques, gants et respecter des distances de sécurité ce qui a évité une propagation dans tout le pays. Si l'Occident avait adopté ces mesures simples dès janvier, nous n'en serions pas là en ce moment.

Que doit-on éviter plus que tout?

IL: J'ai été moi-même touché par le virus et c'est l'expérience la moins plaisante de ma vie. La pire horreur que j'entends en ce moment vient des gens qui pensent que l'on devrait organiser des «Covid Party» pour que tous les jeunes l'attrapent et soient immunisés. Cette simple idée est terrible, car chaque humain réagit différemment et l'on pourrait avoir une hécatombe de jeunes à priori en pleine forme.

SB: En tant qu'auteur, je fais toujours beaucoup de recherches et de lectures. J'ai lu que la moitié des américains pourraient attraper le virus avant que l'épidémie disparaisse si nous n'avons pas un traitement ou vaccin auparavant. Avec une moyenne d'un pour cent de morts sur une population de 175 millions cela veut dire que les USA auront davantage de décès du Covid-19 que des deux guerres mondiales et la guerre du Vietnam combinés.

Scott pour finir, travaillez-vous sur un autre film comme «Contagion» pour un futur proche?

SB : Non, mais je suis en train de travailler sur une série pour Apple qui pourrait être tout aussi prémonitoire que «Contagion». Mon projet concerne les changements climatiques et comment les gouvernements mondiaux refusent d'écouter les spécialistes depuis des décennies. Il y a de nombreux parallèles entre le climat et ce virus. Si nous avions investi dans la recherche médicale il y a 10 ans, nous aurions probablement aujourd'hui un vaccin capable d'enrailler la propagation de différents coronavirus. Même chose pour le climat, sans réaction immédiate, nous aurons une catastrophe mondiale sur nos bras dans peu de temps. Et qui dit changements climatiques dit aussi davantage d'épidémies.

Henry Arnaud, Los Angeles

Comment voir «Contagion» en Suisse?

Saisissant par sa virtuosité, son réalisme et sa crédibilité scientifique, «Contagion» est sorti dans une relative indifférence en 2011 dans les salles. Disponible en DVD/Blu-ray, le film est aussi accessible à la location sur certaines plateformes de vidéo à la demande. Nous l'avons ainsi repéré sur Apple TV. Arrivé contractuellement en bout de course, le film de Steven Soderbergh a malheureusement été sorti du catalogue Netflix en mars dernier et n'est pas non plus disponible sur Amazon Prime.

JChC

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