Reportage: Se congeler après la mort
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ReportageSe congeler après la mort

À Essen, un groupe de volontaires s’entraîne à la cryogénisation. Conscients de leurs faibles chances de succès, ils mettent tout en œuvre pour atteindre leur rêve. Celui-ci pourrait bien les mener dans un congélateur suisse.

par
Fabien Feissli
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Durant deux jours, ils ont simulé la mort de l'un des leurs et les différentes étapes menant à sa cryogénisation.

Durant deux jours, ils ont simulé la mort de l'un des leurs et les différentes étapes menant à sa cryogénisation.

Maxime Schmid/LMS
Une fois la mort du patient prononcée par un médecin, l'équipe place le corps dans une baignoire portative remplie d'eau froide et de glace. Objectif: faire descendre la température corporelle à 0 degré. Pour maintenir la circulation du sang, un appareil de massage cardiaque automatique est installé sur le torse de la personne.

Une fois la mort du patient prononcée par un médecin, l'équipe place le corps dans une baignoire portative remplie d'eau froide et de glace. Objectif: faire descendre la température corporelle à 0 degré. Pour maintenir la circulation du sang, un appareil de massage cardiaque automatique est installé sur le torse de la personne.

Maxime Schmid/LMS
Tandis que le patient est immergé dans le bain glacé, les volontaires surveillent de près sa température grâce à un thermomètre fixé dans son nez et son oreille. Ils lui injectent également différents médicaments, dans le bras, dans le genou ou dans le sternum pour fluidifier le sang et préserver les organes de dommages supplémentaires.

Tandis que le patient est immergé dans le bain glacé, les volontaires surveillent de près sa température grâce à un thermomètre fixé dans son nez et son oreille. Ils lui injectent également différents médicaments, dans le bras, dans le genou ou dans le sternum pour fluidifier le sang et préserver les organes de dommages supplémentaires.

Maxime Schmid/LMS

L'immortalité se niche parfois dans les recoins les plus improbables. Comme dans cette buvette en bois de la banlieue d’Essen (D). Derrière la façade en lambris sombres et les fenêtres aux rideaux brodés se déroule un cours de secourisme d’un genre un peu particulier. Réunis pour le week-end, une douzaine de volontaires de l’association Cryonics Germany s’entraînent à la cryogénisation. Entre les tables en U encombrées par le matériel médical et les restes du petit-déjeuner, ils répètent les gestes nécessaires pour congeler un être humain dans l’espoir de le ramener à la vie dans les décennies ou les siècles à venir.

«En principe, nous sommes prêts. Nous avons l’équipement et les connaissances nécessaires, mais nous devons nous perfectionner pour être en mesure de réagir en cas d’urgence», souligne Frank Seifert, l’un des fondateurs de l’association. Tandis que ses camarades dégainent perceuse et vis pour assembler les planches et la bâche formant la baignoire mobile nécessaire à l’opération, l’informaticien détaille la difficulté de la cryogénisation en Europe. «On achète une place dans un lieu de stockage, mais on doit organiser nous-même le processus de cryogénisation et le transport.»

En attendant qu’un frigo voie peut-être le jour en Suisse, les quatre entreprises spécialisées existantes sont situées aux États-Unis et en Russie et n’interviennent pas en Europe. «Il y a un problème de délai. La priorité absolue après le décès, c’est de refroidir le patient. Idéalement, il faut que l’ensemble de l’opération pour le préparer au transport en avion soit terminé dans les 12 premières heures», précise Frank Seifert.

Derrière lui, quatre volontaires utilisent un brancard pour simuler l’immersion d’un corps dans la baignoire. «Normalement, pour faire descendre la température corporelle le plus rapidement à 0 degré, elle devrait être remplie avec de l’eau froide du robinet et des glaçons brisés comme ceux qu’on trouve dans les stations-service», explique Frank Seifert. Car l’association doit se débrouiller avec les moyens du bord.

«Nous avons des ressources limitées, mais nous cherchons à être le plus efficaces possible avec.» Cryonics Germany tient notamment à rester une association à but non lucratif. «En cas d’intervention, nous demanderions seulement à être remboursés de nos différents frais, environ 5000 francs», estime-t-il.

Question d’entraide

Dans son dos, ses camarades continuent à répéter les différentes procédures, simulant notamment l’injection de différents médicaments. À tour de rôle, ils prennent la place du patient ou du secouriste. Ce qui est exactement le fonctionnement de leur association. «On s’entraide les uns les autres. J’aimerais avoir quelqu’un qui vienne pour moi donc je m’entraîne pour être prêt le jour de la mort de mes amis», pointe Frank Seifert.

Et si pour lui, comme pour la plupart des membres de Cryonics Germany, la cryogénisation reste pour le moment théorique, Michael, l’organisateur de ce week-end de formation, a, lui, connu une véritable intervention aux côtés de l’équipe de Cryonics UK, leur homologue britannique.

«C’était l’an passé. Au début, je pensais que ce serait difficile de voir la mort en vrai, mais, en fait, j’étais heureux pour cette personne. Elle a reçu un bon traitement et qui sait peut-être qu’on pourra se rencontrer dans le futur», raconte cet ingénieur de 32 ans. Lui-même a déjà souscrit un contrat de près de 60 000 francs auprès de l’association américaine Alcor pour pouvoir stocker sa tête le jour de son décès. Un montant qu’il finance grâce à une assurance vie au prix de 35 francs par mois.

«Je cherche l’immortalité»

Pourtant, comme l’ensemble des volontaires présents dans la pièce, Michael sait qu’il n’a aucune garantie de succès. «Mais, de toute façon, si je meurs sans être cryogénisé, mes chances de revenir sont nulles. Pour comprendre que cela pourrait marcher, vous devez être capable d’extrapoler la médecine du futur», rappelle-t-il. Et, malgré son âge, le jeune homme estime qu’il n’est pas trop tôt pour avoir ce genre d’inquiétudes. «Cela me permet de dormir tranquille. Si je devais mourir demain, je serais très triste. Je veux voir encore beaucoup de choses.»

Son contrat de cryogénisation est aussi une manière pour lui d’affronter la mort plus sereinement. «Quand je vais fermer les yeux, je me sentirais en sécurité de savoir qu’il y a une chance de revenir. Je me réjouirais de me réveiller avec des amis.»

Un peu à l’écart du groupe de volontaires qui s’activent toujours autour de la baignoire, Peter observe l’entraînement d’un œil intéressé. Ce pharmacien de 61 ans va dans le même sens que Michael. «Je ne crois pas au paradis. Donc pour moi, il est plus simple d’imaginer qu’il y a encore un petit espoir après la mort», explique-t-il. Pour 29 000 francs chacun, sa femme et lui ont déjà acquis un espace de stockage aux États-Unis. «80 ans sur cette planète n’est pas assez. D’une certaine manière, je cherche l’immortalité», reconnaît-il.

«Préserver les souvenirs»

Frank Seifert se montre, lui, plus mesuré. «Il est impossible de garantir quoi que ce soit, mais on peut donner aux gens une petite chance de faire un pont vers ce temps où l’on pourra soigner la maladie et la mort.» Il ne peut néanmoins pas déterminer sous quelle forme d’éventuelles résurrections seraient envisageables. «Le plus important, c’est de conserver notre personnalité. Il faut donc préserver les souvenirs et la conscience contenus dans notre cerveau», pointe-t-il. Pour rendre un tel miracle possible, Frank Seifert souligne que de nombreux efforts sont encore nécessaires.

«Ce serait bien que les gouvernements s’intéressent davantage à la question et qu’ils comprennent que c’est quelque chose de sérieux.»

De son côté, l’association cherche à rendre la cryogénisation plus populaire et mieux acceptée en Europe. «Le changement est lent, mais de plus en plus de personnes s’y intéressent. Nous essayons d’encourager les gens à y réfléchir et de voir comment ils peuvent nous aider à atteindre ce but.» Un point essentiel, à en croire Michael qui est occupé à démonter la baignoire mobile. «La plupart des membres ont un travail à côté. En cas d’urgence, ils ne pourront pas forcément être disponibles assez vite.

Ce serait donc bien que nous soyons plus nombreux», explique-t-il tout en précisant que cinq personnes sont nécessaires à la cryogénisation d’un patient. Derrière lui, ses camarades rangent le matériel médical et remettent les tables en place. Le week-end de formation se termine. Car avant de penser à leur éventuelle deuxième vie, ils en ont déjà une première à vivre.

Le chiffre

29'000 fr.

Le prix d’achat d’un espace de stockage cryogénique aux États-Unis ou en Russie varie entre 29 000 et 200 000 francs. Les volontaires le financent souvent grâce à une assurance-vie.

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