Football: Si Infantino a gagné, c’est que le cheikh en a trop fait
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FootballSi Infantino a gagné, c’est que le cheikh en a trop fait

Le Suisse est devenu vendredi le nouveau président de la FIFA grâce à une campagne méticuleuse et à un sens politique aiguisé. Mais il a aussi profité de l’échec du plan du cheikh Salman.

par
Patrick Oberli
Gianni Infantino: une histoire de «destin», comme il le répète, extraordinaire.

Gianni Infantino: une histoire de «destin», comme il le répète, extraordinaire.

Reuters

«Je déclare Gianni Infantino président de la FIFA.» D’une voix chevrotante, Issa Hayatou termine son devoir de président par intérim. Est-ce par fatigue ou par dépit qu’il envoie l’affaire comme une commande dans un fast-food?

Il est 18 heures, vendredi 26 février. La Fédération mondiale de football vient de se donner un nouveau visage. Le congrès extraordinaire a choisi un Suisse. Encore un. Valaisan de surcroît, né à Brigue, mais d’origine italienne. Il succède à Sepp Blatter, qui a dirigé l’empire du ballon rond durant dix-sept ans, avant de sombrer, suspendu pour un versement en 2011 à Michel Platini, président aussi suspendu de l’UEFA. En tant que secrétaire général, Gianni Infantino a été le bras droit du Français durant sept ans. Mais, dans les six derniers mois, le lieutenant polyglotte a pris la place du général. Une histoire de «destin», comme il le répète, extraordinaire.

A l’heure des accolades, la moitié du Hallen­stadion de Zurich jubile. L’autre observe, dépitée. L’incompréhension y est palpable. Et, lorsque le cheikh Salman s’approche du nouveau chef pour faire allégeance d’une bise, les visages se crispent. Que pense vraiment le Bahreïnien au moment de susurrer les félicitations d’usage? L’accolade est-elle sincère, ou doit-on, comme dans la déclaration officielle qui suivra, y déceler cette déférence douteuse nappée de discours unitaire que l’on observe souvent dans les travées des congrès sportifs? Dans le sport, après une défaite, on fait semblant.

Quand la stratégie dérape

Gianni Infantino président. Ni Issa Hayatou, patron totalitaire de la Confédération africaine de football depuis 1988, ni le cheikh Salman ben Ibrahim al-Khalifa, son homologue asiatique et adversaire principal du Suisse, ne peuvent y croire. Ce n’était pas le scénario convenu. Cela ne devait pas se passer comme ça, de cette manière, écrasé au deuxième tour déjà: 115 voix contre 88. Pour sûr, quelque chose avait mal tourné.

Mais quoi? Jeudi encore, le train était sur les rails. Le cheikh Salman avait dispensé les fédérations asiatiques de se réunir en congrès, comme l’ont fait les cinq autres régions du monde du football. Pourquoi consentir à un effort inutile? Tout avait été décidé. Il n’y avait plus rien à discuter. Cela faisait 46 voix sur la table. Ou plutôt 44, après avoir retranché le Koweït et l’Indonésie, suspendus. Mais on était dans l’ordre du détail.

Et puis il y avait l’Afrique. Là aussi, ce devait être dans la poche. Un accord de coopération juteux entre la puissante Confédération asiatique (AFC) et la pauvre Confédération africaine (CAF) avait été signé mi-janvier à Kigali. De la pure solidarité, comme le football sait si bien en générer. Un geste désintéressé, comme n’a cessé de le répéter le candidat cheikh Salman. Rien à voir avec l’élection prévue un mois plus tard. Ni avec la déclaration, quelques heures plus tard au Rwanda, du comité de la CAF lui garantissant un soutien unanime des fédérations africaines.

Pour les dirigeants africains, le cheikh Salman est le candidat parfait. Il sait comment diriger. Il a fait ses preuves en Asie, là aussi avec des dons désintéressés. Comme en 2013, avant d’être élu à la tête de sa confédération. En mars, par exemple, il offre au Pakistan le financement d’un coach national. Valeur pour deux ans de contrat: 240 000 dollars. Une paille, qui n’a strictement aucun lien avec le soutien de la Fédération pakistanaise lors de son élection en avril, assure-t-il encore aujourd’hui.

Le clan du cheikh Salman ne comprend pas. La veille de l’élection, la CAF, fidèle alliée, réitérait son soutien total. Ce serait 50 voix ou plus. Les décomptes prédisaient un total de 108 voix assurées pour le cheikh. De quoi se permettre un peu de nonchalance dans son dernier discours aux électeurs. Sauf que le premier tour du scrutin s’est transformé en cauchemar, quand – stupeur – Gianni Infantino passe en tête avec 88 voix, contre 85 au Bahreïnien.

Le compte n’y est pas. Le visage du cheikh Salman est grave. C’est le branle-bas de combat dans son entourage. Mais il est trop tard pour éviter la sortie de route. Le favori n’a pas vu venir une défaite qui s’est jouée en coulisses, durant les derniers jours, et surtout dans les 24 dernières heures.

Le spectre des enveloppes

En effet, durant la journée de jeudi, dans l’ombre de l’optimisme ambiant, une étrange information circule au Grand Hotel Kameha, camp de base de la Confédération africaine. On y parle d’enveloppes, de sommes d’argent importantes, qui doivent servir à sécuriser les votes des indécis du continent, soit une vingtaine de pays. Le mode opératoire? Une première moitié serait remise avant le vote, la seconde après l’élection. On parle de messagers libres de leurs mouvements sous couverture d’une accréditation de photographes. Dans le milieu, ce ne sont pas vraiment des inconnus.

«Ah, ils sont là? lance un officiel dépité. S’ils font ça ici, ils sont fous. Ils seront exclus, et ce sera catastrophique pour le football.» Un ange passe. Le plan décrit ramène à l’esprit les actions du prince Ali et de Jérôme Champagne pour que le vote se déroule dans des isoloirs transparents, histoire d’éviter que l’électeur ne prenne son vote en photo pour prouver qu’il a bien suivi les ordres. Il se dit même que la commission d’éthique de la FIFA a été informée.

Intox de campagne? Pas vraiment. «Nous avons bien reçu jeudi des informations que nous sommes en train d’étudier», confirme au Matin Dimanche Roman Geiser, porte-parole de la chambre d’investigation de la commission d’éthique. Il ne donnera aucun détail supplémentaire, pas plus qu’il ne dira si l’information a été utilisée.

Un message de mise en garde? «C’est possible», affirme un proche du dossier, avant d’expliquer que, par les temps qui courent, avec la peur de la police qui plane dans le milieu, quelques mots peuvent suffire à contrer les dérapages. Et à retourner quelques choix. D’autant que, derrière le discours officiel, le cheikh Salman ne fait pas l’unanimité, y compris en Afrique. «Il va avoir une sacrée surprise. Même l’argent ne peut être déterminant», prédisait jeudi soir un journaliste camerounais.

Pendant ce temps, à quelques kilomètres de là, on peaufinait les détails du plan au bar de l’hôtel Baur au Lac, ce même hôtel qui avait vu les policiers arrêter plusieurs officiels le 27 mai 2015. Gianni Infantino et Tokyo Sexwale, qui se retirera avant le début du scrutin, échangent jusque tard dans la nuit. Ils sont rejoints par des proches du prince Ali.

Sens politique

C’est l’heure de soigner les détails. Car «la stratégie d’un report des voix du prince Ali a été décidée bien avant», explique encore le proche dossier. Avec 27 voix au premier tour, principalement venues de la Concacaf (Caraïbes et en Amérique du Nord) et de l’Océanie, le Jordanien a surpris les observateurs. Avec ses trois voix au second tour, encore plus. Dans un élan concerté, la grande majorité de ses soutiens s’était ralliée derrière le candidat européen pour porter l’estocade. La tenaille s’était refermée sur le cheikh Salman.

Une tenaille qui, avec le recul, laisse entrevoir chez Gianni Infantino une qualité qui lui sera utile dans son futur de président: un sens politique aiguisé. Car la relation Infantino-prince Ali ne s’est pas forgée durant la dernière campagne. Elle date de 2015, quand l’UEFA avait poussé le Jordanien à se présenter contre Sepp Blatter.

Après ce coup d’éclat raté, le prince Ali s’était brouillé avec Michel Platini, qui espérait encore succéder à Sepp Blatter. Mais pas avec Gianni Infantino. Un ami, ça peut toujours servir.

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