30.07.2020 à 08:32

Cinéma

«Si Tenet est piraté dès sa sortie en Europe, c’est mort»

Le blockbuster de Christopher Nolan arrive enfin dans les salles romandes le 26 août. Le film en sortie mondiale décalée sera-t-il l’étincelle qui rallumera le feu? Le correspondant cinéma de Canal+, Didier Allouch a son idée sur la question.

par
Christophe Pinol
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Didier Allouch, à Cannes en 2019.

Didier Allouch, à Cannes en 2019.

AFP
Une image extraite de «Tenet»

Une image extraite de «Tenet»

Warner Bros.
Une image extraite de «Tenet»

Une image extraite de «Tenet»

Warner Bros.

«Tenet», c’est le grand feuilleton de l’été: sortira, sortira pas? Et surtout, parviendra-t-il à sauver une industrie cinématographique terrassée par la pandémie en ramenant enfin le public en salles?

Aujourd’hui, après de multiples reports de dates, la mystérieuse nouvelle superproduction de Christopher Nolan («Inception», «Dunkerque»), censée réinventer le cinéma d’action, est aujourd’hui calée en Suisse romande le 26 août. On sera même les premiers au monde à découvrir ce film plein de promesses puisque sa sortie va adopter une configuration inédite, étalée à travers 70 pays (hors États-Unis) jusqu’au 18 septembre. Celle-ci n’étant cette fois plus dépendante de la situation américaine, la date ne devrait plus bouger.

Pour rappel, le réalisateur avait dès le début du confinement tenu à ce que son film soit la locomotive de la réouverture des salles. Et si «Tenet» devait être un succès, les autres blockbusters américains, qui n’en finissent pas d’être décalés, pourraient bien adopter cette stratégie de sortie. On fait le point avec Didier Allouch, correspondant cinéma de Canal+ à Los Angeles, où il est installé depuis 25 ans, sur la terrible situation de l’industrie cinématographique américaine.

En quoi la sortie de «Tenet» est-elle particulièrement attendue?

Parce qu’elle est totalement inédite et incarne peut-être le futur de la distribution des films américains. On reviendrait en gros à ce qui se faisait dans les années 80-90, où la sortie des gros films était étalée à travers plusieurs pays, sur plusieurs mois. Le problème, c’est que le système des sorties simultanées, partout dans le monde, avait été créé pour tuer le piratage et il va falloir maintenant à nouveau faire face à ce problème… La situation de l’industrie cinématographique américaine est aujourd’hui catastrophique, avec 200 000 ou 250 000 personnes actuellement au chômage. Les studios (Warner, Fox, Disney...) sont tous fermés à double tour et ils ne rouvriront pas avant janvier prochain. Ils essayent de rester dignes en conservant leurs employés mais ça ne va pas durer. Et la deuxième vague de la crise, si vraiment on n’arrive pas à maîtriser la pandémie rapidement, risque d’être terrible.

On parle de moins de 1000 cinémas ouverts sur plus 5000 dans le pays…

Et encore, les plus gros parcs de salles, ceux des états les plus importants sont fermés. Les gens ne vont tout simplement pas au cinéma. Au Drive-In, oui, qui est revenu à la mode, mais ce n’est de loin pas assez pour tenir une économie. Du coup, plus aucun film ne sort et ça continuera tant que les salles ne rouvriront pas clairement.

Certains analystes craignent que la situation ne se stabilise pas avant avril prochain. N’est-ce pas pessimiste?

C’est très difficile à dire. La certitude ne viendra qu’avec le vaccin. Mais je ne crois pas à un retour à la normale avant au moins janvier. Il faut comprendre qu’il y a toute une machine à remettre en marche. Et ça prend du temps. Il faut rouvrir les salles, trouver les films à projeter, les faire connaître, donner aux gens l’envie d’aller au cinéma…

Comment un studio peut-il survivre dans ces conditions?

En sortant ses films en VOD, à 20 dollars pièce. C’est cher si tu es seul, mais en famille ou avec des potes, c’est rentable. Le premier à avoir fait ça, c’est Universal, au début du confinement, avec «Trolls 2 – Tournée mondiale». Personne n’y croyait – le film pouvait espérer 200 millions de dollars en salles –, or il a cartonné: 150 millions en 3 semaines. Alors c’est un bénéfice à partager avec les plateformes de VOD, mais en même temps, sortir un film en salles coûte une fortune, entre les affiches, les copies numériques, la part des exploitants… Alors que là, quelques pubs à la télé et c’était réglé. Du coup, les studios ont multiplié ce type de sorties: «The King of Staten Island», la nouvelle comédie de Judd Apatow, et «Bloodshot», avec Vin Diesel (ndlr: tous deux actuellement en salles en Suisse), sont sortis en VOD. «Greyhound», avec Tom Hanks, a été vendu à Apple TV+… Les plateformes de streaming sont contentes.

«La concurrence va être féroce»

Didier Allouch

Ce système est-il envisageable avec un film de l’ampleur de «Tenet»?

Il va peut-être finalement sortir en VOD aux États-Unis. Mais Christopher Nolan tenait à le sortir principalement en salles, et le studio ne pouvait plus attendre. Avec cette sortie hors États-Unis, à l’exception de quelques salles, le film ne sera peut-être pas rentable mais c’est un sacrifice nécessaire. Parce que quand l’industrie va repartir, ça va être une avalanche: pendant des mois, on va se retrouver avec 3 blockbusters à l’affiche par semaine! La concurrence va être féroce et il vaut mieux essuyer les plâtres aujourd’hui en se disant qu’on a contribué à relancer l’industrie.

Le James Bond, «Mourir peut attendre», pour l’instant prévu le 11 novembre, pourrait donc lui aussi être repoussé?

Oui, je suis quasi certain qu’il le sera. Après, peut-être adoptera-t-il le système «Tenet». Mais il va falloir que le film de Christopher Nolan fasse ses preuves. Maintenant, il y a un énorme danger: si Tenet est piraté sur internet dès sa sortie en Europe, c’est mort. Hollywood ne sortira plus un seul blockbuster en Europe avant! Alors si des pirates nous lisent, s’il vous plaît: laissez-nous voir les films en salles (il rit). C’est vraiment le danger. Aujourd’hui, on marche sur des œufs…

À Hollywood, sous quelles conditions les tournages ont-ils repris?

Avec un cahier des charges très strict. Le tournage est délimité en zones: le plateau, où ne sont autorisés que le réalisateur, les acteurs, le directeur photo et deux ou trois assistants. Plus loin, la partie où on prépare le décor, les maquillages, les répétitions. Et encore plus loin, toute la zone administrative, avec les loges, caravanes et matériel. Et aucun groupe ne peut interagir avec l’autre. Évidemment, port du masque obligatoire et tests tous les deux jours pour tout le monde. Sans test, tu ne rentres nulle part. Les résultats ne cessent d’arriver et si un seul est négatif, tout le monde est en quarantaine. Les syndicats hollywoodiens ont même créé le poste de Covid Director, une personne chargée de surveiller que tout se passe dans les règles. Elle a le pouvoir d’arrêter un tournage du jour au lendemain et aujourd’hui, plein de gens font la formation. Mais tout ça a un coût: le budget Covid, c’est entre 10 et 15% de celui du film, et les grosses productions ne peuvent pas se le permettre. Du coup, à Hollywood, on assiste maintenant à la mise en place d’une multitude de films de genre ou d’auteur qui ne coûtent pas trop cher à développer. Le problème, c’est que les studios ont besoin de blockbusters pour remplir les caisses.

Les acteurs sont-ils encore autorisés à s’embrassent, à se battre?

Tant que les tests sont négatifs, oui. C’est comme le porno à l’époque du sida. Ils avaient mis en place un système de tests et de «carte de travail» que tu devais présenter pour travailler. Aujourd’hui, c’est la même chose avec le Covid-19. Si tu n’es pas testé, si tu ne peux pas prouver que tu es négatif, tu ne travailles pas. Après, les acteurs peuvent se rapprocher physiquement mais sous des conditions extrêmement strictes. L’équipe du nouveau «Batman», avec Robert Pattinson, est en Angleterre depuis 3 semaines mais ils sont toujours en quarantaine et le tournage n’a pas encore repris. Et lorsque ce sera le cas, les gens seront confinés soit sur le plateau, soit à l’hôtel, avec impossibilité de sortir entre deux. Personne ne veut être celui qui amènera le coronavirus sur le plateau! Et si tu finis par bloquer le tournage pendant 3 semaines – imagine ce que ça peut coûter sur un «Batman» –, tu es mal barré pour retrouver du boulot! Quant aux scènes de foule, c’est fini. La figuration est aujourd’hui un métier mort. Du coup, avec les grosses productions en stand-by, les studios ont plein de temps pour peaufiner leurs scénarios et il se dit ici en rigolant que lorsque les tournages vont vraiment reprendre, au moins les scripts seront en béton.

Cela préfigure-t-il des changements majeurs dans l’industrie?

Oui. On est en train d’envisager les films différemment: leur distribution, leur fabrication… Les habitudes que les gens sont en train de prendre en regardant les films sur les plateformes vont être dures à perdre. Les familles américaines payaient entre 100 ou 120 dollars, entre les tickets d’entrée, le parking, les pop-corn et la baby-sitter, pour voir les blockbusters, alors qu’aujourd’hui, c’est 20 dollars en VOD à la maison. Aux États-Unis, les superproductions de l’été, c’est une tradition. Mais est-ce que les spectateurs vont revenir en salles? Est-ce que les chaînes comme AMC, l’équivalent de Pathé chez vous, peuvent survivre avec le système d’un siège sur deux ou trois? Et ces problèmes ne seront de loin pas résolus lorsque le vaccin sera là. Ça va nous peser longtemps… Maintenant, pour finir sur une note optimiste, la façon dont Hollywood est en train de se transformer est assez fascinante à observer. Et le résultat pourrait au final être très intéressant.

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6 commentaires
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Carel Deketh

30.07.2020 à 09:37

Aller au cinéma, c'est has-been! ...

Jean Yves

30.07.2020 à 09:03

Merci de ne pas comparer des oeuvres mineures avec le cinéma porno des années 80. Ce dernier a marqué les esprits et reste dans les mémoires, contrairement aux films de Christopher Nolan.