Netflix - Simon Otto: «Jamais je n’aurais pu réaliser ce film chez Dreamworks!»
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NetflixSimon Otto: «Jamais je n’aurais pu réaliser ce film chez Dreamworks!»

Pour «Love, Death & Robots vol.2», le Suisse Simon Otto a signé un court-métrage anxiogène qui s’inscrit parfaitement dans cette anthologie à ne pas mettre entre toutes les mains.

par
Christophe Pinol
«Ce qui m’a plu dans cette histoire c’est son côté linéaire. Elle commence de manière paisible, petit à petit la tension monte et elle finit par se transformer en un véritable cauchemar», raconte Simon Otto à propos de «De si hautes herbes».

«Ce qui m’a plu dans cette histoire c’est son côté linéaire. Elle commence de manière paisible, petit à petit la tension monte et elle finit par se transformer en un véritable cauchemar», raconte Simon Otto à propos de «De si hautes herbes».

DR / Netflix

Star de l’animation à Hollywood, le Saint-Gallois Simon Otto, 47 ans, a apporté sa patte à toute une série de films Dreamworks, compagnie pour laquelle il a œuvré pendant plus de vingt-deux ans. Il a ainsi été chef animateur de la franchise «Dragon» et a notamment travaillé en tant qu’animateur sur les films «Kung Fu Panda» et «Gang de requins».

Aujourd’hui, il vole de ses propres ailes et vient de signer, cette fois en tant que réalisateur, un petit bijou pour l’anthologie «Love, Death & Robots vol. 2», disponible depuis mai sur Netflix. À ceux qui ne connaîtraient pas cette collection de courts-métrages pour adultes, produite par David Fincher (réalisateur de «Seven», «The Social Network») et Tim Miller (réalisateur de «Deadpool»), entre violence, sexe, science-fiction et fantastique, on vous recommande chaudement de tenter l’expérience. Le segment de Simon Otto, «De si hautes herbes», est d’une efficacité redoutable, intense et à la beauté plastique indéniable. À voir de toute urgence!

L’auteur nous parle de son film, de ses projets, de Netflix et forcément de la Suisse, qui lui manque beaucoup.

Vous êtes principalement connu pour votre travail sur la trilogie «Dragon». Sur quoi avez-vous travaillé depuis le troisième et dernier volet en 2019?

Après cet épisode, je voulais vraiment passer à la mise en scène mais tout ce que Dreamworks me proposait, c’était de réaliser un court-métrage spécial Noël de «Dragon», à nouveau. Après douze ans passés sur la franchise, même si j’ai adoré cette période, j’avais envie de nouveaux horizons. J’ai donc quitté le studio dans l’optique de prendre un peu de temps pour moi, et de développer mes propres projets… On m’a proposé des petits boulots, comme consultant sur le film live «L’appel de la forêt», avec Harrison Ford, où j’ai donné des conseils pour l’animation des chiens en images de synthèse. Parallèlement, j’ai notamment développé une série qui doit sortir cet automne sur Netflix mais qui n’a pas encore été annoncée et je suis actuellement à Londres pour réaliser mon premier long-métrage, «That Christmas», un film tiré des livres pour enfants de Richard Curtis, le réalisateur de «Love Actually». Avant ça, il y a donc eu le segment «De si hautes herbes», que j’ai réalisé pour «Love, Death & Robots, vol. 2».

Comment vous êtes-vous retrouvé impliqué dans cette anthologie pour Netflix?

J’ai adoré certains films du volume 1, notamment «Le témoin» et «L’œuvre de Zima», et je connaissais Jennifer Yuh Nelson qui s’est retrouvée à superviser cette saison 2. On s’est vu à une soirée, elle m’a demandé si j’étais intéressé à en réaliser un et j’ai évidemment sauté sur l’occasion. Avec «Love, Death & Robots», il faut savoir que toutes les histoires sont choisies par Tim Miller, le producteur. C’est un grand fan de petites nouvelles de SF et d’horreur… On m’en a proposé six, et j’en ai retenu deux pour lesquelles je pensais vraiment être capable d’apporter quelque chose. On m’avait par exemple proposé «Le robot et la vieille dame», le premier segment de cette fournée, dont je trouvais l’histoire très chouette, mais je ne voyais pas comment la porter à l’écran. Mon premier choix s’était en fait porté sur une autre histoire mais le traitement que j’envisageais était trop proche d’une autre déjà en chantier et on s’est donc rabattu sur mon deuxième choix: «De si hautes herbes». Ce qui m’a plu dans cette histoire c’est son côté linéaire. Elle commence de manière paisible, petit à petit la tension monte et elle finit par se transformer en un véritable cauchemar. Voilà quelque chose que je n’aurais jamais pu faire chez Dreamworks.

«Vous savez, la trame du film est assez classique, avec ce personnage qui se retrouve à marcher dans les hautes herbes, sans savoir ce qui se passe 2 mètres plus loin, qui finit par s’y perdre et se retrouver poursuivi par d’horribles créatures…» décrit Simon Otto.

«Vous savez, la trame du film est assez classique, avec ce personnage qui se retrouve à marcher dans les hautes herbes, sans savoir ce qui se passe 2 mètres plus loin, qui finit par s’y perdre et se retrouver poursuivi par d’horribles créatures…» décrit Simon Otto.

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Ce qui frappe avant tout dans votre film, c’est son aspect visuel. Vous utilisez de l’image de synthèse mais en imitant un rendu de peinture. Pourquoi ce choix?

Quand on commence à développer un film, on fait toujours venir des tas d’artistes pour essayer de trouver un ton visuel fort. Et la plupart du temps, quand vous commencez à modéliser vos marionnettes en images de synthèse, que vous appliquez le rendu sur les surfaces, ainsi que les lumières, avec des programmes conçus pour apporter un maximum de réalisme et de naturel, vous perdez petit à petit ce style que vous aviez défini au préalable. Or là, on avait fait des essais à la peinture et je tenais vraiment à garder cette texture. Vous savez, la trame du film est assez classique, avec ce personnage qui se retrouve à marcher dans les hautes herbes, sans savoir ce qui se passe 2 mètres plus loin, qui finit par s’y perdre et se retrouver poursuivi par d’horribles créatures… Ça ressemble à un cauchemar typique, qu’on a tous plus ou moins fait une fois dans notre vie. Alors pour contrebalancer cet aspect un peu «conventionnel», je tenais à apporter un style visuel fort, vraiment inédit… Avec des coups de pinceaux vraiment visibles. Donc on a peint des éléments qu’on a ensuite projetés sur des volumes en trois dimensions pour leur donner cette texture particulière. Là, dessus, on a décidé d’animer seulement 12 images par seconde, au lieu des traditionnelles 24. Du moins pour les séquences hors action, qui, elles, ont besoin de plus de fluidité. Chaque image restait donc deux fois plus longtemps à l’écran, ce qui donne un aspect un peu saccadé, un peu comme la stop motion (ndlr.: technique permettant d’animer des objets réels image par image, comme le «King Kong» de 1933 ou encore «L’étrange Noël de Monsieur Jack»). Ce côté «fait à la main», «artisan», nous tenait vraiment à cœur.

Étiez-vous intéressé à l’idée d’explorer des thèmes particuliers avec ce film? La curiosité, l’obsession…

Pas tant que ça pour ceux-ci… Mais d’autres, oui. Le film raconte avant tout l’histoire d’un homme qui se retrouve à prendre de mauvaises décisions, avec ce personnage de businessman en voyage d’affaires qui va s’enfoncer dans les fourrés lors de cet arrêt inopiné du train, malgré l’avertissement du chef de bord. Mais avec Jennifer et Tim, on voulait se servir de cette idée pour évoquer ces traumas auxquels les gens sont parfois confrontés dans leur existence. On imaginait quelqu’un coincé en pleine zone de guerre, ou une infirmière travaillant dans un hôpital new-yorkais au pic de la pandémie… Quand vous sortez d’une situation comme celle-là, il est souvent très difficile d’en parler autour de vous parce que les gens n’ont pas les clefs pour comprendre le traumatisme vécu. (ndlr: Attention, spoilers dans les quelques lignes qui suivent!) Et quand notre héros parvient à regagner le train, à la fin, traumatisé par ce qu’il a vu, il comprend que le chef de bord a non seulement probablement vécu la même chose mais qu’il a surtout appris à vivre avec. En gardant justement tout ça pour lui sachant que personne ne le croirait jamais. Voilà ce qui m’intéressait dans cette histoire.

Comment s’est passé votre travail avec Netflix? Beaucoup de réalisateurs mettent en avant l’incroyable liberté dont ils jouissent sur la plateforme…

Pour ce projet, je n’ai pas été en contact avec Netflix, mais uniquement avec le studio de Tim Miller, Blur. Par contre, j’avais déjà réalisé pour Netflix un épisode de la série «Troll Hunters» et je confirme: dès qu’ils sont convaincus par votre pitch et que le scénario est accepté, ils vous foutent une paix royale. Bien sûr, ils viennent voir de temps en temps comment les choses avancent, mais à moins d’un vrai problème ils vous laissent les coudées franches.

«Love, Death & Robots vol.2»

«Le robot et la vieille dame», de Meat Dept

Dans cette critique pleine d’ironie de notre rapport à la technologie, une mamie badass et son caniche se retrouvent en proie à un robot ménager défectueux, transformé en une redoutable machine à tuer. Très rythmé, plein d’humour, saupoudré d’une bonne dose de violence, il ne lui manque qu’un véritable fond pour briller.

«Ice», de Robert Valley

Le script le plus léger de la série: un ado «normal» tente de s’intégrer à un groupe de jeunes aux capacités «augmentées» sur une planète de glace. Mais la beauté du graphisme, ultra stylisé, transcende littéralement le scénario.

«Groupe d’intervention», de Jennifer Yuh Nelson

L’humanité ayant trouvé un remède contre la mort, il n’y a plus de place pour de nouvelles générations et les enfants sont désormais interdits. Dans une ambiance à la «Blade Runner», on suit un flic dont le travail consiste à exécuter les mômes hors-la-loi. L’un des courts les plus émouvants du lot, qui nous plonge au cœur des conflits moraux qui pourraient survenir dans ce genre de société dystopique.

«Snow et le désert», de Dominique Boidin, Léon Bérelle, Rémi Kozyra et Maxime Luère

La claque visuelle de cette collection. Réalisé par un quatuor français habitué des jeux vidéo, le film nous plonge sur une planète désertique où l’on suit un cyborg capable de se régénérer, traqué par des chasseurs de primes. Au menu? De méchants gunfights, une ambiance à la «Mad Max» et même une touche de romance. Le tout dans un photoréalisme à couper le souffle.

«De si hautes herbes», de Simon Otto

Le réalisateur saint-gallois prend son temps pour installer son récit et faire monter la tension: un train arrêté au milieu de nulle part, un passager qui s’enfonce dans les fourrés, et le cauchemar commence… Splendide travail sur la mise en scène pure, la lumière et la texture de l’animation.

«La surprise de Noël», de Elliot Dear

Le segment de cette saison préféré de Simon Otto. On y découvre deux chérubins tout ce qu’il y a de plus adorables qui décident de surprendre le Père Noël le soir du réveillon. Mais ils tombent sur une horrible créature. C’est court, efficace, fun et animé à la manière de vieux films en stop motion, donc forcément plein de charme.

«Module de secours», d’Alex Beaty

Là encore, une machine se détraque avant un combat à mort. Le robot de maintenance d’un abri sur planète désolée, cette fois, où un pilote s’écrase lors d’une guerre intergalactique. Animation ultraspectaculaire et ultraréaliste avec un Michael B. Jordan («Creed») filmé en Motion Capture. À qui la machine va en faire voir des vertes et des pas mûres.

«Le géant noyé», de Tim Miller

L’histoire suit l’obsession d’un petit village balnéaire pour un géant que les habitants découvrent un matin échoué sur leur plage, totalement nu. Le tout raconté sur un ton très mélancolique par un scientifique qui en profite pour questionner la complexité de la condition humaine. Une réflexion fascinante sur la mort, brillante de bout en bout, tandis que la dépouille disparaît, au fil des jours, entre décomposition et appropriation de certaines de ses parties par les hommes.

Et avec David Fincher, qui officie ici en tant que producteur? Il a la réputation d’être un réalisateur, en tout cas, extrêmement pointilleux…

Je sais qu’il a vu mon film et qu’il l’a validé mais je n’ai jamais eu affaire directement à lui. Je traitais avec Tim et Jennifer. J’aurais bien sûr adoré travailler avec lui, mais croyez-moi, Tim Miller aussi est quelqu’un de très pointilleux. (Il rit.)

Les premiers essais ont été faits à la peinture et le Saint-Gallois tenait vraiment à garder cette texture.

Les premiers essais ont été faits à la peinture et le Saint-Gallois tenait vraiment à garder cette texture.

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Vous évoquiez un peu plus haut la pandémie. Comment l’avez-vous vécue aux États-Unis?

Depuis que j’ai quitté Dreamworks, en 2019, je travaille principalement chez moi pour développer mes projets. Donc, en dehors du fait que je ne pouvais plus voir mes amis, ça a été une transition assez facile. Par contre, ce qui a été nettement plus compliqué, c’est mon déménagement à Londres, avec toute la famille – et même un chat! – pour commencer à travailler sur ce film dont je vous parlais. Et ce n’est définitivement pas quelque chose que je recommande de faire en pleine pandémie! L’Angleterre était à son pic de contamination au moment où on s’est retrouvé au milieu de tout ça… Aller faire ses visas ou visiter des appartements était dix fois plus difficile qu’habituellement. Même le fait de venir avec notre chat a rendu les choses plus compliquées… Heureusement, maintenant ça va: nous sommes bien installés et le pays se porte mieux, avec pubs et restaurants rouverts…

Vous avez une maison à Los Angeles, vous vivez maintenant à Londres et avez passé votre enfance en Suisse… Où vous sentez-vous le plus à l’aise?

Londres est pratique parce qu’on vient facilement en Suisse pour un week-end. Mais la Suisse me manque, c’est sûr. Mes parents sont toujours là, ainsi que mon frère et sa famille, mes amis d’enfance… Après, j’apprécie vraiment notre vie à Los Angeles. Les espaces, la météo, on a une belle maison, on vit dans un quartier paisible… J’y ai surtout tous mes amis actuels. En fait, mon cœur balance entre les deux. Je suis comme une âme perdue qui ne saurait pas trop d’où elle est issue. Mon rêve serait de passer mes hivers à L.A. et mes étés en Suisse.

Qu’est-ce qui vous manque de la Suisse?

Dès que j’arrive, je me rue dans une Migros pour acheter des chips! (Il rit.) Non, mes parents bien sûr. Aller marcher en forêt ou en montagne, aussi. Et puis ça fait toujours plaisir de revenir chez soi. Oui, la Suisse reste mon petit chez-moi. Je ne crois pas que ce lien se brisera un jour. À Los Angeles, je suis d’ailleurs connu comme le «Swiss Guy»: je suis à deux doigts de me balader tous les jours avec un T-shirt arborant une grande croix suisse! (Il éclate de rire) Vous savez, je n’ai pas quitté la Suisse parce que je ne voulais plus y vivre mais simplement pour assouvir ma passion: devenir animateur. Et j’y reviens dès que possible. Chaque été, je donne d’ailleurs une masterclass à la Haute École de Lucerne, même si cette année encore elle est annulée à cause de la situation sanitaire. Il y a d’ailleurs pas mal d’étudiants des premières années, il y a quatre ou cinq ans, qui travaillent maintenant pour de grands studios aux États-Unis. Ça a quelque chose de gratifiant de savoir qu’on a eu un rôle à jouer dans la carrière d’un collègue et compatriote.

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