Extrême: Skier là où la mort rôde est toute sa vie
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ExtrêmeSkier là où la mort rôde est toute sa vie

La neige est là en abondance. Cette année, Gilles Sierro pourrait donc bien refaire parler de lui en déflorant une nouvelle face vertigineuse... Le skieur extrême valaisan nous a reçu dans son chalet de Riod.

par
Laurent Grabet
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Gilles Sierro nous a reçu dans son chalet de Riod (VS) aux pieds des montagnes de ce magnifique Val d'Hérens qu'il aime tant.

Gilles Sierro nous a reçu dans son chalet de Riod (VS) aux pieds des montagnes de ce magnifique Val d'Hérens qu'il aime tant.

Le Matin/Laurent Grabet
« Gilles le skieur » est aussi un alpiniste et un guide de montagne. L'héliski n'est pas trop son truc. Lui aime descendre les montagnes mais les escalader par lui-même aussi !

« Gilles le skieur » est aussi un alpiniste et un guide de montagne. L'héliski n'est pas trop son truc. Lui aime descendre les montagnes mais les escalader par lui-même aussi !

Collection Sierro
« Gilles le skieur » est aussi un alpiniste et un guide de montagne. L'héliski n'est pas trop son truc. Lui aime descendre les montagnes mais les escalader par lui-même aussi !

« Gilles le skieur » est aussi un alpiniste et un guide de montagne. L'héliski n'est pas trop son truc. Lui aime descendre les montagnes mais les escalader par lui-même aussi !

Collection Sierro

«N’importe quelle journée passée sur des skis est plus belle que toutes les autres… La passion du ski me consume… elle relève chez moi d’une forme d’addiction.» Gilles Sierro confesse la chose sur le ton de l’évidence. Son pedigree, son surnom de «Gilles, le skieur», et jusqu’au t-shirt «Pray for snow» qu’il arbore le laissait penser. En un sens, même l’hirondelle tatouée sur son biceps droit et qu’il s’était offert à la fin de son cours de guide, nous le crie. Le grand public avait fait la connaissance en 2015 avec le fameux film «13 Faces du Valais» de son ami David Carlier. «Gilles le skieur», comme il est surnommé, y descendait la vertigineuse face Est de sa chère Dent-Blanche.

L’Hérensard de 39 ans s’attaque à des pentes de parfois plus de 55 degrés. Y chuter signifie souvent mourir. Il le sait et l’accepte «car j’ai consciemment réfléchi en profondeur à tout ça», précise-t-il. Pour lui, «ne plus pouvoir skier serait pire que la mort». Le simple fait d’envisager ce renoncement déstabilise un peu cet homme qui a fait du risque sa profession depuis dix ans.

Il esquive les pièges de l’égo

«Je ne fais pas du ski "extrême" pour prouver quoi que ce soit, d’ailleurs je n’aime pas cet adjectif qui veut nous vendre une montagne fantasmée. Je veux juste vivre l’intensité rare inhérente à ces moments-là…» Ces mots sonnent juste. Notre interlocuteur n’a pas l’égo pour moteur. Bien sûr, lorsqu’il réussit une descente «raide, directe et expo» comme celle de la face Est de la Dent Blanche en juin 2013, il est fier mais n’en parle pas forcément tout de suite pour autant. «Cela faisait huit ans qu’on en rêvait chaque matin de cette pente en la regardant par la fenêtre mais Olivier Roduit, Yannick Pralong, les deux copains guides avec qui je l’avais réussi et moi avions attendu deux jours pour gonfler les pectoraux avec notre exploit. Cette phase égotique existe forcément un peu mais elle n’est pas centrale. Heureusement d’ailleurs car c’est elle qui te pousse vers la faute.»

Ce piège est devenu classique. Avec la «youtubisation» et la «facebookisation» des esprits, «faire savoir» semble être devenu plus important que «faire». Plusieurs sportifs extrêmes en sont morts. C’est afin d’éviter ce genre de pressions délétères que Gilles Sierro a toujours refusé de toucher de l’argent de ses sponsors pour se lancer dans telle ou telle descente.

Un plaisir quasi mystique comme moteur

Non le véritable moteur de Gilles Sierro, c’est le plaisir quasi mystique qu’il ressent dans ces pentes vierges. A la montée comme à la descente. «C’est juste beau. Tu es totalement à ce que tu fais. Tu épouses l’instant. Ta ligne de pensée devient extrêmement claire un peu comme ce que doit ressentir un grimpeur qui fait du free solo. Tu sais au fond de toi que la moindre erreur peut te conduire vers ta mort mais tu n’y penses pas. De telles descentes exigent d’être affûté physiquement, techniquement mais surtout mentalement. En réalité, c’est une descente en soi à l’exploration de ses limites…»

Cette sensation d’habiter plus intensément le présent revient souvent dans la bouche des sportifs tels que Sierro. Sauf que lui en parle mieux et plus librement. «Après la Dent Blanche, je flottais. J’étais juste heureux, hyper relax et j’étais bizarrement affranchis de mon besoin de ski. Cet état de grâce a duré quatre semaines…» Et si c’était ce sentiment qui était en réalité addictif et le ski, qu’un outil parmi d’autres permettant de l’atteindre?

André Georges lui offre une toile

L’esthétique joue également un rôle central dans la «quête» de Sierro. Celle des montagnes qu’il explore et des lignes qu’il y dessine. «J’envisage chaque ligne comme une vague continue et fluide», précise-t-il. Le guide est du genre précis et rigoureux. Le local, où sont impeccablement rangés ses treize paires de skis – pour la plupart des K2, une marque bénéficiant de son expertise – , ses mousquetons, ses piolets, ses cordes et ses crampons, en témoigne. Tout comme les deux vélos de course haut de gamme lustrés posés contre un mur du salon en attendant une prochaine sortie riche en cols.

Au-dessus de la cheminée du chalet que Sierro habite avec sa compagne Emily et de leur chat Pepito, est encadrée une toile représentant une Dent Blanche stylisée toute en couleurs chaudes. C’est le célèbre himalayiste hérensard André Georges, un «voisin», qui l’a peint et la leur a offert. «André est un modèle. Il a su se réinventer après l’alpinisme. Longtemps, j’ai cru que je n’avais pas le niveau pour devenir guide de montagne car je me comparais à des types comme lui», s’amuse le trentenaire l’œil malicieux.

Sur les skis dès l’âge de deux ans

Heureusement, le Valaisan, qui préside aujourd’hui l’association cantonale des guides, avait su déjouer cette «croyance limitante». C’est en 2009, après une carrière de prof de ski couplée à des petits boulots de maçon sur les chantiers, qu’il s’était finalement lancé dans la formation de guide dans la même promotion qu’un certain Dani Arnold. «A l’époque déjà, il était au-dessus du lot. D’ailleurs, on l’appelait "la machine"», se souvient Sierro amusé. Lui-même en est une. La patrouille des glaciers qu’il a couru pour la première fois à l’âge de 20 ans, le Trophée Mezzalama ou encore la Rutor Extrême sont pour lui quasiment des formalités.

Il faut dire que son père, prof de ski à Thyon, l’avait mis sur les lattes dès l’âge de deux ans et qu’à neuf, le jeune Sierro courrait déjà la montagne. Tantôt avec pour prétexte la chasse en compagnie de son oncle. Tantôt dans l’idée d’observer la faune escortée de sa tante. «Mon oncle Michel avait gagné la grande PDG, donc ça crapahutait pas mal et des fois jusqu’à 13 heures d’affilée, se rappelle-t-il, mais ce que j’aimais surtout, dans la chasse comme dans l’observation, c’était le côté traque…»

Très secret sur son prochain exploit…

Ce goût n’est pas sans lien avec la quête de belles pentes qui l’anime aujourd’hui. «J’avais envie d’aller plus haut pour voir ce qui se cache derrière la crête de ma montagne. Cela répondait à la curiosité que mes parents avaient semée et encouragée en moi.» Aujourd’hui, le Valaisan rêve de déflorer deux pentes raides de son val d’Hérens adoré. «Ces lignes demandent énormément d’engagement», commente-t-il sans vouloir en dire plus, histoire de ne pas se mettre la pression inutilement et d’éviter que d’autres ne le devancent... Ils en entendront parler bien assez tôt mais très peu sans doute toucheront du doigt un jour les sensations de plénitude vécues là-haut par «Gilles, le skieur».

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