Animation: «Soul»: la vie est comme le jazz

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Animation«Soul»: la vie est comme le jazz

Le nouveau chef-d’œuvre de Pixar est une comédie existentielle remplie d’âme. Interview de ses créateurs.

par
Miguel Cid, Londres
Le film est disponible depuis ce 25 décembre sur Disney+

Le film est disponible depuis ce 25 décembre sur Disney+

Pixar

Quel est le sens de la vie? D’où viennent nos traits de personnalité et les passions qui nous animent? C’est à ces questions existentielles que s’amuse à tenter de répondre le nouveau chef-d’œuvre de Pixar, «Soul» (dès le 25 décembre sur Disney +).

C’est l’histoire de Joe Gardner (doublé par Omar Sy), un pianiste de jazz grisonnant frustré de n’être qu’un prof de musique dans une école new-yorkaise. Le jour où il est enfin engagé dans un prestigieux quartet, le malchanceux tombe dans une bouche d’égout et (quasi) trépasse.Son âme atterrit au seuil du Grand Au-Delà, un interminable escalator bondé menant vers une lumière éblouissante, mais parvient à s’en échapper.

Le jazzman chute alors dans le Grand Avant, des limbes peuplés d’âmes neuves, coachées par des silhouettes cubistes bienveillantes toutes prénommées Jerry. Un lieu appelé aussi le séminaire «You», où l’on assigne à ces jeunes âmes leur personnalité et un mentor (une vieille âme) afin de se trouver une passion et gagner ainsi la permission de descendre sur Terre.

Promu mentor, Joe se voit confier une âme réfractaire nommée 22 (Camille Cottin en vf), que tout ennuie et qui considère la vie avec mépris. On n’en dira pas plus si ce n’est que ce duo mal assorti va vivre des aventures démentes dans la Grande Pomme (l’un des deux incarnés dans un chat) ainsi que dans l’état de transe de «la zone» et finir par prendre conscience de la beauté de l’existence.

Le film nous fait passer du rire aux larmes, épate par son imagination débridée et enchante avec ses images sublimes. Il est écrit et réalisé par Pete Docter – génie de Pixar (deux fois oscarisé, pour «Là-haut» et «Vice-Versa») et directeur artistique de la firme - avec Kemp Powers et produit par Dana Murray. Le trio s’est confié en exclusivité au matin.ch depuis la Californie.

Avez-vous eu le sentiment d’être «dans la zone» pendant l’écriture et la réalisation de ce film très inspiré?

Pete Docter: (Rires) Je ne sais pas ce qu’en pensent Kemp et Dana mais moi, je n’ai jamais vraiment été «dans la zone» sur ce film parce qu’il a exigé une réécriture continuelle et beaucoup de travail. Au contraire, je me suis plutôt senti comme 22. J’ai douté de moi pendant une bonne partie de la production.

Kemp Powers: Idem, je ne me suis senti «dans la zone» que lorsque nous avons visionné la version finale et je me suis dit: «oh, je n’y crois pas. On y est arrivés!»

Dana Murray: Je crois qu’il y a eu des jours et des moments où on était contents mais sinon je dirais que pendant 4 ans, on a souffert, perdu le sommeil et confiance en nous. Ça fait envie, hein?

Un homme au milieu de sa vie s’interroge sur le sens de son existence. Auriez-vous été inspiré par une crise de la cinquantaine?

P.D.: Oui, à fond. Ce film est très personnel. Après avoir dévoué ma vie à l’animation, je me suis posé des questions à l’approche de mes 50 ans. Combien de films supplémentaires vais-je encore réaliser? Est-ce vraiment à ça que je devrais consacrer mon temps? À la base, cette histoire est absolument celle d’une personne d’un certain âge. Mais nous savons que ce film s’adresse à tout le monde, aux familles et aux gosses, donc nous l’avons étoffé d’humour verbal, de comédie physique et de choses visuelles qui plairont à chacun. Et puis l’autre truc qui intéresse tout le monde, c’est la question de savoir d’où l’on vient. Pourquoi suis-je doté de certains attributs particuliers ou aspects de ma personnalité alors que ceux de ma sœur sont différents?

Comment suis-je tombé dans l’animation? Je viens d’une famille de musiciens et suis le seul qui travaille dans mon domaine.

Et avez-vous trouvé des éléments de réponse à ces questions?

P.D.: Eh bien, tout est expliqué dans le séminaire «You»! (Rires)

Êtes-vous mordu de jazz? Pourquoi un jazzman au cœur du récit? Et quelle importance revêt pour Pixar son premier héros afro-américain?

P.D.: Ces questions sont vraiment liées. Au départ, le jazz m’a semblé une manière intéressante de refléter mon propre parcours d’artiste. Ensuite, il s’est imposé comme une parfaite métaphore pour le message qu’on voulait véhiculer dans le film (la vie est ce qu’on en fait). Un musicien de jazz écoute, s’empare de la mélodie qu’on lui tend et essaie de la transformer en quelque chose d’unique, d’intéressant et de précieux. J’ai grandi en aimant le jazz. J’adore des tonnes d’artistes différents mais en particulier Wayne Shorter et Herbie Hancock. Comme l’a dit une de nos consultantes sur le film, le jazz est réellement une contribution de la culture afro-américaine. En fait, elle a appelé ça «la musique noire improvisée.» On s’est donc dit que notre personnage principal devrait refléter ça. Et pour faire les choses correctement, nous allions avoir besoin de beaucoup d’aide. Kemp a été un des premiers à nous prêter son concours mais il y a eu aussi tout un tas d’autres gens.

Le film est dédié à tous les mentors dans nos vies. Qui a eu la plus grande influence sur vous?

P.D.: (Il réfléchit) Mes parents, évidemment.

D.M.: Probablement ma sœur. Elle a 5 ans de plus que moi et m’a élevée, d’une certaine façon. Ne vous méprenez pas, mes parents sont formidables mais je crois qu’ils en avaient un peu assez d’élever des enfants quand j’ai débarqué parce que j’étais la troisième de la fratrie. Ma sœur m’a donc pris sous son aile.

K.P.: Pour moi, c’étaient deux profs qui ont été les premiers à m’encourager. Quand on ne rentre pas dans les cases clairement définies par ses pairs, qu’on ne joue pas au basket, qu’on ne fait pas de sport, qu’on est un peu différent et plutôt porté sur la lecture, on peut se sentir exclu. Le fait que ces deux profs m’aient encouragé à développer ma créativité et croire que j’avais des chances de réussir a eu une immense influence sur moi.

Soul» ne sortira pas dans les salles de cinéma. Qu’en pensez-vous?

P.D.: C’est décevant. Nous avons fait ce film pour qu’il soit regardé sur le grand écran. Au début de la pandémie, quand on a tous dû rentrer chez nous, il nous restait environ 7 semaines de production mais nous avons obtenu une permission spéciale pour revenir et finaliser les derniers plans pour le grand écran parce qu’on pensait que c’est là qu’on verrait notre film. Mais ensuite, il est arrivé un moment où l’on s’est demandé: «est-ce que qui que ce soit va pouvoir regarder notre film?»

Nous avons donc eu beaucoup de chance que Disney+ nous donne accès à autant de foyers dans le monde. Je pense qu’il s’agira d’une expérience un peu différente. D’un point de vue positif, j’espère qu’elle sera un peu plus intime et personnelle parce que nous amenons ces personnages chez les gens et qu’on peut revoir le film à sa guise. Ce sont des choses qu’on ne peut pas vraiment faire au cinéma.

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