Football: Superligue européenne: une bataille de milliardaires arbitrée par des patineurs?
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FootballSuperligue européenne: une bataille de milliardaires arbitrée par des patineurs?

Les instances du football ont brandi des menaces fortes pour freiner les ardeurs des initiateurs d’une ligue privée européenne. Joueurs et clubs sont menacés d’exclusion. Conforme au droit européen de la concurrence? La question se pose. La preuve avec deux patineurs hollandais.

par
Patrick Oberli
Le Real Madrid (ici après sa victoire en Champions League 2018 face à Liverpool) a été indentifié comme l’un des grands clubs réfléchissant activement à la création d’une Superligue européenne privée.

Le Real Madrid (ici après sa victoire en Champions League 2018 face à Liverpool) a été indentifié comme l’un des grands clubs réfléchissant activement à la création d’une Superligue européenne privée.

AFP

Ils appartiennent au gratin mondial de leur sport. Mais, excepté aux Pays-Bas, leurs patronymes ne font frissonner personne. Et pour cause: Mark Tuitert et Niels Niels Kerstholt, même champions olympiques et champions du monde, ne sont «que» des patineurs de vitesse. Pourtant, ces jours-ci, c’est bien leur combat qui s’immisce sans le vouloir dans le business des milliardaires du football.

Jeudi dernier, la FIFA, les six confédérations continentales et l’ECA (Association européenne des clubs) ont balancé un scud sous la forme d’un communiqué commun. Objectif: couper l’herbe sous les pieds des plus grands clubs européens qui ont recommencé à réfléchir en cachette à la création «Superligue» continentale. Une ligue privée, qui échapperait de fait à l’autorité des fédérations.

4 milliards d’euros par année

Excepté Josep Bartomeu, le futur ex-président du FC Barcelone il y a quelques mois, personne n’a encore déjà eu le courage de prendre ouvertement le lead dans ce dossier très sensible. Néanmoins, malgré cette prudence, certains éléments ont déjà filtré. Son potentiel format - deux groupes de 10, des play-off, un parfum de NBA ou de NHL,…- a déjà été présenté par plusieurs médias. Autre «détail»: le montant des potentiels droits médiatiques, estimés à 4 milliards d’euros par année. Un pactole qui dépasse, soit dit en passant, l’ensemble des droits récoltés par l’UEFA pour ses compétitions de clubs, Champions League comprise. Même flou, ce nouveau concurrent fait trembler les dirigeants du football mondial, qui n’ont pas envie - mais absolument pas envie - que l’on vienne pomper dans leurs puits à dollars.

Quel rapport avec le duo Tuitert/Kersholt? Il tient dans la menace qu’ont brandie la FIFA et les six confédérations. Les autorités du football ont commencé par poser le cadre: jamais, elles ne reconnaîtront une telle compétition. Avant de brandir la menace: «Tout club ou joueur impliqué dans une telle compétition se verrait par conséquent interdire de participer à toute compétition organisée par la FIFA ou les Confédérations.» C’est ici que l’histoire du duo se glisse dans l’histoire. Il y a quatre ans, les deux patineurs avaient entamé une procédure auprès de la Commission européenne, après que l’Union internationale de patinage (UIP) les avait menacés d’une suspension à vie s’ils participaient, contre cachets, à une compétition organisée par une société privée sud-coréenne.

Le credo du duo? Une violation des règles du droit à la concurrence de l’UE. En 2017, les autorités européennes leur ont donné raison. Toutefois, l’ISU n’a pas abdiqué et a tenté de faire annuler lordonnance antitrust alors édictée. Peine perdue. Le verdict final, défavorable à la fédération internationale, est tombé le 16 décembre 2020. Pour les experts, même si rien n’est définitif, cette décision pourrait faciliter l’organisation d’événements non officiels. Certains y voient même une décision de la trempe de l’arrêt Bosman, dont l’application depuis 1995 - libre circulation des personnes - a chamboulé le monde du football.

Un bras de fer récurrent

En serait-il de même pour le football? Les autorités européennes prendraient-elles la même décision à son encontre, au mépris de cette fameuse solidarité pyramidale brandie par les fédérations, qui permet de répartir la manne des recettes des grands événements à l’ensemble des nations? C’est la question fondamentale qui se profile… si le conflit venait à prendre de l’ampleur. Un scénario dont on peut quand même douter.

En effet, l’idée de Superligue refait surface à chaque fois que se profile une nouvelle période de négociations sur les contours futurs des compétitions continentales. C’est aujourd’hui le cas pour la période post-2024. Une recette qui fonctionne à merveille pour les grands clubs: à chaque fois, comme Renaud dans sa chanson, ils ont pu remettre leur projet dans leur culotte, après avoir arraché de substantielles augmentations financières, ainsi que des garanties quant à une participation «facilitée» à la Champions League. Un résultat finalement assez éloigné des valeurs de solidarité, mais qui permet à la confédération européenne d’avoir l’impression de garder la main.

C’est d’ailleurs bien là l’essentiel dans un monde où les principes existent avant tout pour préserver les acquis et le pouvoir. La preuve peut se lire dans un paradoxe contenu par la communication de jeudi. Bien que la FIFA, avec sa Coupe du monde des clubs méga-format, et l’UEFA, avec sa sacro-sainte Champions League, se bouffent le nez depuis trois ans pour maîtriser les compétitions des clubs les plus prestigieux, il a suffi d’un projet tiers pour recréer un semblant d’union sacrée. Parce que c’est ainsi que cela marche dans le monde du sport: les coups les plus tordus sont permis, à condition que ce soit en famille. Le comble serait que l’obstination de deux patineurs de vitesse hollandais casse les murailles du château.

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