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SKI ALPINSur les traces de Tina Maze

La Slovène a remporté le classement général de la Coupe du monde avec un record de points historique. «Le Matin» est allé prendre la température dans son village natal de Crna.

par
Gaëlle Cajeux
Crna (Slovénie)

Côtoyer Tina Maze, c'est entendre Crna («tcherna») comme un mot d'amour. La Slovène tombe son masque froid protecteur lorsqu'elle parle de chez elle, de Crna na Koroškem. Le village de son enfance où elle se réfugie chaque fois qu'elle a «trop de tout». «Je rentre à la maison 2-3 jours et je suis comme une nouvelle personne.»

La championne trouve le calme là où est née sa tempête. Cette force de caractère, cette ardeur à la tâche qui l'a portée au sommet l'hiver dernier, avec onze victoires en Coupe du monde, le titre de championne du monde de super-G, deux médailles d'argent (géant et super combiné), le grand Globe de cristal et deux petits globes (super G, géant).

Pourtant, en arrivant par la route du col depuis Velenje, lorsque la forêt dense s'ouvre sur les premières maisons, c'est un simple petit panneau jaune qui annonce Crna na Koroskem. Pas de poster de l'héroïne locale pour accueillir le visiteur. Car dans cet écrin de verdure où poussent les champions (le village compte pas moins de huit olympiens!) règne l'humilité du labeur. Ici, la fierté ne se dit pas, elle se lit dans les regards. Mais difficile d'en croiser à Crna cet après-midi d'automne. La bourgade semble déserte de ses 3500 âmes – la plupart travaillent dans la grande usine de piles et batteries à la sortie du village.

Plus rapide que les garçons

En traversant le petit pont après l'église – on apprendra plus tard que le curé est l'un des plus grands fans de la skieuse, qu'il prie pour elle durant les courses – se dévoile sur la gauche la piste de ski où Tina Maze, comme Ales Gorza, ont développé leur talent. En attendant les premières neiges, les vaches s'y plaisent.

«Ce sont celles de Blaz», nous apprend Jose, intrigué par ces gens qui prennent des photos devant chez lui. «Blaz Jelen, le premier entraîneur de Tina?» «Oui, il habite là-haut, au sommet de la piste. Sa maison est cachée derrière ces quelques arbres, explique le quadragénaire. Vous voulez le voir? Je le connais bien, on travaille ensemble à l'usine. Attendez, je l'appelle.»

L'homme répond qu'il est malade et préfère éviter les visites. Mais Jose décrète qu'«on peut aller le voir quand même, pas de problème, Blaz a toujours le sourire». Il nous emmène par la route forestière et nous voilà déjà au sommet de la piste, chez le coach qui s'affaire autour de sa ferme.

Jose ne l'avait pas précisé, mais le sourire de Blaz est lumineux. Son regard passionné. Quelques photos de Tina Maze enfant sont encore sur sa table, car beaucoup l'ont interrogé depuis l'hiver dernier. Celui qui dirige le ski club et le petit téléski raconte volontiers. «Je me souviens quand Tina a intégré mon groupe, à 8-9 ans. C'était une fille comme les autres. Mais à 10-11 ans, elle a commencé à vraiment s'améliorer, elle devenait meilleure, meilleure, meilleure. Elle battait les filles de son âge, mais très vite elle est devenue la plus forte de tous, filles et garçons. La différence de Tina, c'est qu'elle est très forte dans la tête. Enfant, elle réfléchissait déjà comme une femme. Elle était déterminée à devenir la meilleure. Après l'entraînement, elle me demandait de faire des manches en plus.»

Pas celle qu'elle paraît être

La jeune Tina Maze avait pour référence la Croate Janica Kostelic, d'un an son aînée et toujours la plus rapide, qui s'entraînait régulièrement à Crna avec son frère Ivica et leur père – sans le sou, ils dormaient dans l'école. Et comme il le lui avait promis, le jour où sa fille a finalement réussi à battre Janica, Ferdo Maze a arrêté de fumer. Blaz s'amuse de cette anecdote. Lui a mis fin à sa collaboration avec Tina Maze quand la skieuse a eu 16 ans.

«Parce que je pense que ce n'est pas bien qu'un athlète travaille trop longtemps avec le même entraîneur. Il ne voit plus les choses avec assez de clairvoyance. Mais ce fut difficile de la voir partir», confie-t-il, ému.

Lorsque Tina Maze a décroché l'argent en géant aux Mondiaux de 2009, elle est rentrée à Crna. En jeans, elle a chaussé ses skis, prit le téléski pour aller chez Blaz lui présenter sa première médaille. Lui était présent à Lenzerheide pour les finales de la Coupe du monde la saison passée. «Sur la route, les larmes me sont montées aux yeux. C'est tellement émotionnel pour moi de la voir skier. Et j'ai pleuré parce qu'elle n'a pas gagné le globe de cristal en slalom.»

En le quittant, l'entraîneur souligne: «Tina n'est pas spéciale uniquement par son talent, mais par sa personnalité. Elle n'est pas celle qu'elle paraît être. Les gens retiennent son regard noir après une mauvaise course, mais à l'intérieur c'est une personne très chaleureuse. A la fin de la saison, on a pris un café ensemble. Je pensais qu'elle devait être contente de retrouver un peu de calme après cet hiver incroyable. Mais elle m'a répondu: Non, je veux skier, encore et encore.»

C'était dans le seul bar du village, tenu par Klemen Pušnik, le cousin de la championne. «On a grandi ensemble, comme frère et sœur. J'ai sept ans de plus, elle a appris à skier avec moi. C'est drôle parce qu'au début, Tina avait peur de la neige. Enfin peur de tomber. Alors son père sautait dans la neige pour lui montrer qu'il n'y avait à craindre, rigole Klemen. On faisait des compétitions locales. Je me souviens d'une descente qu'elle a gagnée à 7 ou 8 ans. Sa première victoire. Tina avait un talent spécial. Mais surtout elle s'entraînait fort et elle avait une discipline. Enfant, elle faisait un planning pour gérer toutes ses activités: le ski, le volley, le piano, la peinture et l'école bien sûr. Où elle avait aussi beaucoup de facilités.»

Eduquée à trouver la solution

Dans le bâtiment fraîchement rénové, Marina Krivonog, l'institutrice de sa première enfantine, le confirme. «Tina était une très bonne élève, pourtant elle devait souvent manquer les cours pour s'entraîner. Désormais, on réunit tous les enfants dans le hall pour regarder ses courses. C'est un bon exemple pour eux.» Masha (13 ans), la fille de Blaz, le dit: «Nous sommes fiers de Tina, c'est magnifique d'avoir un tel talent dans le village. Parfois, j'aimerais devenir une championne comme elle, mais ce sont juste des rêves. Les entraînements sont trop sérieux, je préfère skier pour mon plaisir.»

Autour d'un café, la mère de Tina Maze, Sonja, explique: «Tina a été élevée de façon que, peu importe ce qu'elle entreprend, elle doit trouver la solution pour aller au bout. Ne pas laisser tomber, c'est ce que nous lui avons appris. Je suis contente d'ailleurs qu'elle envisage de terminer sa formation pour devenir enseignante. Il lui reste sept examens qu'elle veut passer une fois sa carrière sportive terminée.»

La mère, confidente et épaule réconfortante dans les moments de doute, poursuit: «Elle a toujours été très exigeante envers elle-même, du coup elle avait toujours un peu d'avance sur les enfants de son âge. Elle voulait faire le mieux, c'était sa ligne, tout le temps. A ski, elle voulait être parfaite. A chaque manche.» Un tempérament de feu, made in Crna. «Avant, les gens du village travaillaient la terre, ensuite beaucoup étaient dans la mine de plomb, rappelle Blaz. Ils étaient forts, il fallait survivre, peut-être que c'est ce qui a forgé ces champions.»

Des gens différents

L'ancienne skieuse de fond Natasa Lacen nous rejoint chez Klemen. «Ici à Crna, il n'y a pas autant d'opportunités qu'en ville, à Ljubljana ou Maribor. Si vous voulez faire quelque chose de votre vie, vous devez vous réaliser par le sport, reconnaît celle qui a participé aux JO de Nagano (1998) et de Salt Lake City (2002). Dans les alentours, on dit souvent de nous que nous sommes des gens différents, parce que notre mentalité est de toujours aller jusqu'au bout. On repousse nos limites pour avancer.»

Une vérité que Natasa Lacen a découverte décuplée chez Tina Maze. «Au printemps dernier, nous avons fait une randonnée en peau de phoque ensemble. Nous avons beaucoup discuté et j'ai réalisé la force mentale de Tina. En fait, je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi fort. Et elle ne cache pas ce qu'elle ressent. Avec elle, il n'y a pas de compromis.»

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