Actualisé 10.07.2020 à 08:20

Suzane: «J'espère revenir au Montreux Jazz Festival»

Interview

En 2019, elle a fait bouger le Lab avec sa pop-electro et ses textes engagés. A l'aube de ses 30 ans, la chanteuse se confie sur la folle année qu'elle vient de vivre.

par
LeMatin.ch
Suzane vient de sortir son nouveau single «Quatre coins du globe»le 30 juin.

Suzane vient de sortir son nouveau single «Quatre coins du globe»le 30 juin.

Presse

Impossible de passer à côté du phénomène Suzane. La chanteuse a sorti son premier album intitulé «Toï Toï» en janvier et a passé ses deux dernières années sur la route. «Je crois que j'ai donné un peu plus de 250 concerts», nous dit-elle avec son accent du Midi. A bientôt 30 ans, l'artiste a déjà réalisé plusieurs rêves mais doute toujours. «J'ai envie que cette aventure continue un maximum. Est-ce qu'un jour en un claquement de doigts je vais retourner dans le restaurant dans lequel je travaillais? J'y songe parfois, mais je n'espère pas.»

Avant l'interview, Suzane, de son vrai nom Océane Colom, recoiffe son carré roux, ajuste son habit bleu zébré de blanc et de noir et lance: «Nous nous sommes parlé pour la dernière fois au Montreux Jazz Festival, c'est ça? Le temps passe vite!»

Quel souvenir gardez-vous de votre passage à Montreux, le 13 juillet 2019?

C'était supercool! Le public était vraiment en forme et dansait comme jamais. Sans parler de l'emplacement du festival qui est juste magnifique. J'espère y revenir!

Il s'est passé beaucoup de choses en un an, n'est-ce pas?

J'ai l'impression d'avoir vécu mille vies. Les dates se sont enchaînées, j'ai sorti mon premier album, «Toï Toï», en janvier. Et cerise sur le gâteau, j'ai gagné la Victoire de la musique Révélation scène. Professionnellement, je suis sur un petit nuage.

Sur cet album vous énumérez les problèmes de notre société. Vous vouliez que les gens ouvrent les yeux sur tout ça?

Je n'ai pas pensé à comment les gens allaient interpréter mes chansons. C'était urgent pour moi de les écrire, car ce sont des thèmes auxquels je suis confrontée quotidiennement. Par exemple, le dictat de l'apparence ou l'homophobie. Face à ces problèmes, je me sens impuissante dans la vie de tous les jours et c'est quelque chose qui me chamboule. Quand je sens que le message brûle à l'intérieur, j'ai besoin de l'extérioriser.

Est-ce que l'écriture est un exercice compliqué?

Quand j'écris, j'ai toujours beaucoup de doutes. Ce sont des accouchements violents, mais aussi une sorte de thérapie. C'est vrai que j'ai besoin de ces moments d'introspections. Je ne dis pas que c'est évident, car on se met souvent dans des états particuliers. Cela chamboule un peu, mais dès que la chanson sort et que je commence à mettre ma voix dessus, ça me libère.

Quelle est votre chanson la plus personnelle?

Il y a «Suzane» qui me vient en tête, mais aussi «Anouchka» ou «P'tit gars».

Dans les deux derniers titres que vous citez, vous parler d'homosexualité. C'est un thème qui vous tient à cœur?

Bien sûr. Je suis touchée directement par ça. J'ai la chance de ne pas vivre le même film que ce p'tit gars décrit dans la chanson. J'ai une famille ouverte et bienveillante. Bon, je ne dis pas que tout a été facile. J'ai des copains autour de moi qui ont vécu des choses d'une extrême violence. De savoir qu'en 2020 des gamins se font jeter de chez eux, car ils sont homosexuels, ça me met hors de moi. Le rejet n'est pas quelque chose d'évident, mais encore plus lorsqu'on le vit par la famille. Je voulais que toutes les personnes qui sont passées par un épisode similaire comprennent que les fous sont les gens qui les entourent, pas eux.

Cela vous choque de savoir qu'en Suisse le Conseil national vient à peine d'adopter en juin la loi pour le mariage pour tous? En résumé, les homosexuels ne peuvent toujours pas se marier en 2020.

Oui, ça me choque. Je suis née dans une famille d'hétérosexuels. Mes frères et sœurs veulent se marier et avoir des enfants. Peut-être que moi aussi? Le fait d'être homosexuel ne change en rien cette envie. On a le droit de construire un amour avec quelqu'un quelle que soit son orientation. Je trouve qu'on nous met des bâtons dans les roues. C'est dommage. Pourquoi en Suisse, je ne serais pas égale à mes frères et mes sœurs?

En France, cela n'a pas été facile non plus.

Cela a été violent. Toutes ces manifestations m'ont fait du mal. Je me souviens d'une amie de ma mère qui disait: «Ta fille, elle est comme elle est, mais pas chez moi.» Je trouve ce genre de discours un peu sournois, il ne faudrait pas laisser passer ça. C'est dérangeant. Un gamin ne peut pas entendre ça. Cela laisse des traces à vie. Avec le mariage, on prône juste l'amour. Ce n'est pas parce que deux hommes ou deux femmes se marient qu'on le démystifie. Cette cérémonie n'appartient à personne et on ne prend absolument pas le côté religieux en compte. On ne veut pas se marier à l'église. On nous prive d'un droit et ce n'est pas normal.

Cela vous a pris du temps à vous assumer?

Oui. Aujourd'hui, je ne supporte plus d'entendre de la bêtise et l'ignorance. Je comprends qu'on ait peur de l'inconnu, mais j'ai du mal à l'accepter. Je ne veux plus me taire et c'est pour ça que je l'exprime en chanson.

Dans votre musique, dans «Monsieur Pomme», vous parlez aussi des méfaits des réseaux sociaux.

Oui, à cause des réseaux sociaux on se prive de vivre l'instant présent. On pense souvent d'abord à prendre une photo avant de juste profiter de ce que l'on a. Je trouve que c'est devenu un réflexe un peu bizarre de poster son plat sur les réseaux sociaux avant de le manger. Pareil pour les lieux de vacances avant d'en profiter. J'en suis d'ailleurs la première victime.

Est-ce que vous portez de l'intérêt au succès de vos publications?

Non. Je ne suis pas folle à ce point. (Rires.) Mais ça m'arrive d'aller voir ce que les autres font ou ont reçu. Je me remets aussi parfois en question quand je regarde la vie des autres. Il est juste important de se rappeler que tout est très filtré. On ne montre que ce que l'on a envie.

Qui aimez-vous suivre sur Instagram?

Orelsan me fait beaucoup rire, tout comme Marie Papillon avec son chien. J'aime bien les choses assez légères sur Instagram et suivre les personnes qui ne se prennent pas trop au sérieux.

Votre moment le plus fort cette année a été les Victoires de la musique, comment s'est passée cette soirée?

Mon but était de faire une belle prestation. Je voulais montrer mon ADN avec l'écriture et la danse en interprétant «SLT» (ndlr: un titre qui parle de l'harcèlement). Je me sens très à l'aise avec cette chanson. Avant ça, il y a eu l'épreuve du tapis rouge avec des caméras et des photographes partout. Je n'ai pas l'habitude. Je pensais à la tête que j'aurais sur les clichés et c'était la panique. (Rires.) Puis, j'étais dans le public avec une tachycardie extrême. On sait rarement que l'on va vivre un grand moment dans sa vie, mais là je le sentais. Lorsqu'on m'a appelé pour le prix Révélation scène, cela a été l'effondrement total. J'ai eu comme un trou noir sur scène, tellement je ne m'y attendais pas. Je me rappelle encore des blagues que je sortais à ce sujet à ma mère il y a quelques années.

Comment a réagi votre mère?

Elle m'a tout de suite appelé pour me dire: «Tu me fais vivre les montagnes russes, ma fille.» Elle était à genoux devant la télé, en larmes. (Rires.) Cela fait plaisir! Pourtant, ce n'était pas gagné. Elle était un peu anxieuse que je choisisse ce métier. Elle a rapidement récupéré ma Victoire de la musique et l'a exposée dans le salon.

Est-ce que cela été une revanche sur les personnes qui ne croyaient pas en vous?

Oui, une petite revanche. Je tiens à préciser que mon entourage ressentait surtout de l'inquiétude. Par contre, il y a des gens qui disaient: «Ce n'est pas un vrai métier. Les pauvres parents...» Aujourd'hui, j'ai juste envie de mettre ces gens-là de côté et de parler à ceux qui osent encore rêver.

Fabio Dell'Anna

Montreux quand même

«M comme Montreux», c'est une opération nostalgie proposée par LeMatin.ch du 3 au 18 juillet 2020, les dates où auraient dû avoir lieu le 54e Montreux Jazz Festival. Partenaire de longue date, LeMatin.ch entend apporter ainsi son soutien au festival et faire vivre l'événement à ses lecteurs avec des interviews, des souvenirs et des anecdotes.

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