Bouquin - Sven Papaux: «Quand je mettais les lattes, je n’avais qu’une envie: pleurer»
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BouquinSven Papaux: «Quand je mettais les lattes, je n’avais qu’une envie: pleurer»

Ancien espoir du ski suisse, le Vaudois décrit une année d’épreuves dont il ressort brisé dans son corps et dans sa tête. «Au carrefour des intentions» est son premier roman.

par
Laurent Flückiger
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Âgé de 30 ans, Sven Papaux a grandi à Aigle. Il est aujourd’hui journaliste.

Âgé de 30 ans, Sven Papaux a grandi à Aigle. Il est aujourd’hui journaliste.

Sébastien Anex
«Au carrefour des intentions» est publié chez Slatkine.

«Au carrefour des intentions» est publié chez Slatkine.

C’est l’histoire de River, 17 ans, un skieur qui se rêve professionnel. Il en veut, mais trop souvent il connaît des échecs. Il faut dire que, parmi ses entraîneurs, certains l’ont pris en grippe et River le vit très mal. Durant une année, il va enchaîner les hauts et les bas comme des montagnes russes avant de jeter l’éponge, brisé dans son corps et dans sa tête.

À 30 ans, après avoir dû gérer de nombreuses séquelles, Sven Papaux revient sur son parcours dans le milieu du ski en Suisse à travers un premier roman intitulé «Au carrefour des intentions» . Il choisit de se concentrer sur une année charnière, le passage de l’adolescence à la vie d’adulte, pour mieux pointer du doigt les gros problèmes dans les structures d’encadrement des jeunes et l’incompétence qu’il y règne. Celui qui a grandi à Aigle (VD), aujourd’hui journaliste indépendant, décrit très bien son mal-être, les épreuves par lesquelles il passe mais aussi les coups physiques. On peut lui reprocher l’usage de quelques expressions toutes faites – soyons indulgent, c’est son premier roman. Publié chez Slatkine, «Au carrefour des intentions» est une réussite qui en annonce d’autres. Rencontre avec son auteur.

Pourquoi avoir voulu raconter cette histoire?

C’est ma mère qui m’a poussé à le faire. J’avais déjà tenté un premier manuscrit et elle m’a conseillé d’écrire sur ce que j’avais vécu. En six, sept mois j’avais terminé. J’avais besoin d’exorciser un profond mal-être.

Pourquoi dans un roman et pas un témoignage?

Mon but n’est pas de cracher sur les gens, j’ai envie de faire de la littérature. C’est vrai, environ 70% des choses que je raconte sont du vécu, mais je ne voulais pas m’enfermer dans le témoignage. J’ai l’ambition d’être écrivain.

Au début de votre livre, le personnage principal, River, se demande si le sport de compétition est sain. Quelle réponse lui donner?

Non, ce n’est pas sain. Le corps et la tête ne sont pas faits pour ça. Les seilles que tu reçois tous les matins, le fait qu’on te crie dessus comme je l’ai vécu dans le ski, ce n’est pas humain. J’ai un profond respect pour un sportif comme Federer qui est quelqu’un de sensible mais qui est parvenu à travailler énormément sur le mental. Moi, je n’ai pas réussi à me créer une cage émotionnelle. Pendant cinq ou six ans, j’ai vraiment été au plus bas et une personne m’a dit que ma sensibilité était un de mes atouts. Depuis là – j’avais 22 ans – j’ai décidé de ne plus la cacher et de l’utiliser à bon escient. Toutes les blessures que j’avais en moins, tant psychiques que physiques, j’ai pu les faire sortir. C’est pour ça que l’écriture est devenue une obligation pour rester sain.

«Le carrefour des intentions» parle d’un âge charnière pour le skieur de compétition: 17 ans.

C’est le moment où le skieur doit intégrer les cadres nationaux, le passage entre l’adolescence et l’âge adulte. J’ai voulu concentrer la trame du livre sur une année, la période la plus dure, celle où on se pose des questions. Et dans le sport de haut niveau, quand on commence à trop s’en poser, c’est terminé. Cela m’est arrivé parce que je me rendais compte que ce n’était peut-être pas le milieu qui me correspondait. Mon corps était déjà bien entamé pour mon âge, j’avais déjà fait six à sept commotions. Avant la première course de ce qui allait être ma dernière année, quand j’entends les discours des entraîneurs, je me dis: «Je crois que c’est fini pour moi.»

Et votre moral est au plus haut niveau juste après.

C’est les montagnes russes. Tout le temps. Et au moment où je pense retrouver mon rythme, ça se disloque, notamment à cause de la violence inouïe d’un entraîneur. Dans les structures, il y a de gros problèmes avec des entraîneurs qui ne sont pas faits pour travailler avec des jeunes. À 17 ou 18 ans, on est en pleine construction. On se lève, on s’entraîne, on va en cours, le week-end et durant plusieurs semaines on est loin en Italie, en France et on vit avec ses entraîneurs. Ils deviennent des grands frères et la moitié d’entre eux n’ont pas du tout un discours adapté. Certes, ils ont un grand passé, des victoires en Coupe du monde, mais, si je prends ma génération 1991, il y a au moins trois talents qui ont été sacrifiés. Quand je mettais les lattes, je n’avais plus qu’une envie: pleurer. Le plaisir n’était plus là. Mon corps était cassé et je ne me rendais pas compte que mon âme l’était aussi. Ma mère n’arrêtait pas de me dire que ce n’était pas un sport pour moi mais j’enfouissais tout ça. À un moment donné, ça a explosé… (Il s’interrompt, les larmes lui montent aux yeux.) Mon âme était tellement fissurée que je me suis demandé s’il ne fallait pas en finir pour de bon.

River est particulièrement pris en grippe par ses entraîneurs, non?

J’ai posé un personnage face à un rétroviseur et il a vu que j’ai subi beaucoup de choses pas correctes. Chez les plus jeunes, j’ai eu des entraîneurs qui ont cru en moi et je régatais avec les meilleurs Suisses. Dès qu’on arrive à un certain stade, il y a des entraîneurs qui ont leurs têtes et j’ai été mis de côté. Parce que, par exemple, j’étais un citadin donc moins bien perçu qu’un montagnard, j’avais une autre vision du sport, je posais des questions qui pouvaient déranger, en étant très fin je n’avais pas l’allure du futur crack…

Vous écrivez que les entraîneurs sont «sots».

Oui, il y a de la sottise. Il y a des choses très graves qui se sont passées dans les structures et qui n’ont jamais été dites. Certains entraîneurs ont été virés. Après qu’on a fait mon portrait dans la presse fin 2020, j’ai reçu des dizaines de messages de personnes qui racontaient leurs fractures émotionnelles. Je pense à ces nombreux talents gâchés par des entraîneurs incompétents. Cest décevant.

Aujourd’hui, vous êtes journaliste. La suite de votre roman ne serait-elle pas une enquête que vous mèneriez sur les structures du ski en Suisse?

J’y pense, oui, mais je ne le ferais pas seul, c’est un travail de plusieurs mois. Le ski est un sport protégé en Suisse, je n’ai jamais compris pourquoi. Il y a beaucoup d’argent mais aussi beaucoup de failles. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Je sais que mon livre va créer des remous. Un coureur en Coupe du monde m’a écrit pour me dire que c’est bien qu’une personne mette enfin des mots sur ce qui se passe.

Est-ce plus difficile de prendre sa retraite du ski de haut niveau à 18 ans et non à la fin de sa carrière, à la trentaine?

J’ai eu l’impression que je devais réussir pour mon père. Pourtant, il ne m’a jamais reproché d’avoir arrêté. Il a cru en moi, il m’a toujours aidé. Je m’étais mis une pression immense, notamment au regard de l’argent qu’il a dû investir pour moi. Je m’en mets toujours. Ce bouquin parle de ma fin de carrière en tant que sportif, de ma renaissance et, je l’espère, de ma naissance en tant qu’écrivain. C’est peut-être le cadeau que je devais faire à mes parents des années plus tard.

Que retenez-vous de positif de cette période?

J’ai acquis de la rigueur, de la hargne. Mais il y a des plaies qui sont seulement en train de se refermer maintenant. Cette période m’a apporté une bonne dose de mélancolie et de peur. Je peux être très anxieux. Mais ça m’a aussi mené où je suis aujourd’hui.

Vous faites encore du ski?

Après avoir arrêté, j’étais tellement dégoûté que j’ai mis trois ans à remonter sur des lattes. Le pire pour moi a été de voir mes anciens coéquipiers participer à leurs premières épreuves de Coupe du monde et leurs premiers Jeux olympiques. Je ne leur souhaitais pas du mal mais c’était difficile, car je savais que j’aurais pu y être. Désormais, je fais du ski pour le plaisir et je suis assidûment toutes les courses.

En dédicace samedi 25 septembre, de 9h à 12h, au Forum de l’Hôtel de Ville de Lausanne, avec une trentaine d’auteures et auteurs lausannois

Extrait

«Ma saison jusqu’à présent ressemble à une longue descente aux enfers. Blessures, pépins, mal-être, tristesse, désarroi, haine, colère, fureur. J’énumère tout ce qui qualifie ma saison actuelle. Je suis dans la peau du perdant. J’ai joué et j’ai perdu, encore une fois. Je suis dans un piteux état, dépecé par la radicalité du sport. Les adjectifs me cognent le visage. Je suis dans les cordes, à terre, j’entends le silence toujours plus lourd à supporter. La symphonie de la défaite. Je traîne mon spleen, si lourd qu’il fissure la glace et libère le permafrost d’une âme de champion endeuillé.»

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