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InterviewSylvie Durrer: «Un numéro d'urgence est à l'étude»

La directrice du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes a reçu «Le Matin». Elle dévoile ses projets pour contrer la violence domestique qui tue chaque mois deux personnes.

par
Lise Bailat
Sylvie Durrer pense que la prévention doit encore être améliorée pour éviter les drames engendrés par la violence domestique.

Sylvie Durrer pense que la prévention doit encore être améliorée pour éviter les drames engendrés par la violence domestique.

Laurent Crottet

En cette Journée mondiale des droits humains, la cheffe du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, la Vaudoise Sylvie Durrer, ne veut pas baisser les bras face aux violences les plus cachées qui soient, celles qui arrivent à la maison. Son ministre de tutelle, Alain Berset, a annoncé hier dans la NZZ am Sonntag l’augmentation des moyens alloués à la cause.

Sylvie Durrer, la violence domestique est devenue moins fréquente mais plus grave en Suisse, comment l’expliquez-vous?

Il y a effectivement moins de cas enregistrés par la police. Mais il faut être prudent avec ces chiffres. Toutes les situations de violence domestique ne sont pas connues des forces de l’ordre. En revanche, on observe en Suisse une augmentation des situations de violence sévère qui débouchent sur des blessures importantes, voire des homicides. La situation nous préoccupe, et nous n’avons pas d’explications à ce niveau-là! Beaucoup de questions restent encore sans réponses. Nous avons identifié les facteurs à risque: un mariage précoce, l’alcool, la précarité, un vécu de violence dans la famille ou la société, un fonctionnement patriarcal. Mais nous connaissons moins bien les facteurs de protection, c’est-à-dire ce qui permet à une personne de s’en sortir rapidement. Nous aimerions qu’il y ait plus de recherches sur la question.

Ces chiffres, c’est un aveu d’échec des politiques mises en place?

Non, je ne pense pas. Il y a eu une prise de conscience tardive mais importante dans le domaine de la violence domestique en Suisse. Il faut savoir que cela ne fait que depuis 2004 que ce délit est poursuivi d’office. Avant, il fallait une plainte. Et 2004, c’est hier! La violence domestique est dorénavant une problématique de sécurité et de santé publiques. Cela reste un tabou dans les familles, mais plus pour les autorités publiques. Les choses ont évolué, même s’il y a encore des lacunes.

Lesquelles?

Par exemple, la Suisse ne dispose pas de «colloques de cas». Ce sont des commissions qui se réunissent chaque semaine, en principe à l’initiative de la police, font le tour des situations à risque, évaluent la dangerosité et prennent des mesures de protection. Cela existe en Grande-Bretagne avec de bons résultats. Il y a quelques projets pilotes, à Zurich ou à Lucerne notamment, mais aucun en Suisse romande. Par ailleurs, nous devons intensifier la prévention. Ainsi la Conférence des directrices et directeurs des Départements cantonaux de justice et police étudie la mise sur pied d’une ligne téléphonique nationale d’aide, gratuite et accessible en tout temps, pour permettre aux personnes concernées par la violence domestique d’être plus rapidement et mieux orientées.

Et ça améliorerait la situation, vraiment?

Voyez, en termes de prévention large, une campagne nationale avait été mise sur pied début 2000. Le message était «Stop violence domestique». Nous devons non seulement dire la loi mais aussi tendre la main, indiquer un endroit où s’adresser. La ligne téléphonique serait utile et importante pour établir ce premier contact. Beaucoup de personnes minimisent. Il faut pouvoir leur dire d’une part: «Ce n’est pas normal de donner une gifle à sa femme ou de menacer son mari» et d’autre part «on peut vous aider à sortir de la violence». La ligne téléphonique s’adresserait ainsi aux victimes de même qu’aux auteurs, mais aussi à l’entourage proche. Souvent la famille et les amis connaissent les situations mais sont démunis. L’objectif est de pouvoir traiter les situations le plus tôt possible et empêcher les évolutions gravissimes.

Le profil type de la victime de violence domestique, c’est une femme d’origine étrangère. N’a-t-on pas sous-estimé le tabou des différences culturelles?

Oui, il y a une surreprésentation de la population étrangère tant du côté des victimes que des auteurs. Il est vrai que certaines cultures patriarcales jouent un rôle important. Elles tendent à légitimer ou à banaliser la violence, mais il y a aussi d’autres explications: je me réfère aux facteurs de risques que j’ai cités précédemment. La population migrante se marie souvent plus tôt, ce qui diminue la capacité à gérer les conflits. Il y a aussi la précarité économique, qui est un facteur de risque, l’isolement social, un logement inapproprié. Cela ne signifie toutefois pas qu’il faille excuser la violence, d’où qu’elle vienne. Enfin, rappelons-le, nous sommes toujours au niveau des cas enregistrés par la police.

Ils ne reflètent pas la réalité?

C’est difficile à dire. Nous n’avons pas les chiffres gris. La population qui va dans les centres d’accueil est souvent plus précaire. D’autres victimes avec des ressources plus importantes pourront choisir d’autres types d’aide. Ces situations-là sont ainsi plus difficiles à identifier.

Tout le monde est concerné?

Lors d’actions d’information, des personnes âgées m’ont dit: «Si seulement, ces services avaient existé à mon époque! Dans mon village, tout le monde savait et personne ne nous aidait.» Les situations de violence domestique n’étaient souvent pas reconnues par les pouvoirs publics. Une femme m’avait même dit que, lorsqu’elle avait osé porter plainte, on lui avait répondu: «Madame, la première gifle est gratuite!» Elle n’avait reçu aucun soutien.

Un auteur sur cinq est une femme, une victime sur cinq un homme. Là, un tabou à briser?

Chaque auteur, chaque victime, quel que soit son sexe, doit être également pris au sérieux. Le Bureau de l’égalité vaudois a développé une brochure pour les hommes victimes. Le bureau fédéral diffuse largement des feuilles d’information qui abordent toutes ces questions.

Que dire aux auteurs de violence?

Que leur comportement n’est pas acceptable et qu’il n’est pas une fatalité. L’objectif n’est pas d’éradiquer le conflit. Le conflit est même utile dans un couple. Le problème, c’est la violence. Il faut les encourager voire les obliger par voie de justice à se rendre dans les services qui leur apprendront à modifier leur comportement.

En Suisse, la maison est plus dangereuse que la rue?

Si on caricature, pour les femmes, oui. Pour être en sécurité, les femmes devraient fuir leur cuisine et leur chambre à coucher, tandis que les hommes devraient éviter la rue! Oui, la maison n’est pas l’espace de sécurité rêvé. Deux personnes meurent chaque mois de violences domestiques en Suisse. La Confédération, les cantons et les associations en sont bien conscients et c’est pour cela qu’ils veulent que la situation change et qu’ils s’y investissent.

La maison, lieu de tous les dangers

Par Lise Bailat

Ce qui ne se voit pas n’existe pas. Cette maxime populaire fait encore trop souvent la loi en Suisse en matière d’insécurité. Alors que l’on se focalise souvent sur la délinquance de rue et les cambriolages, c’est dans les cuisines et les chambres à coucher que la moitié des homicides interviennent. Deux personnes meurent chaque mois dans des violences qui impliquent d’autres membres de leur famille.

En proposant de nouvelles idées pour contrer la violence domestique, le Bureau fédéral de l’égalité touche ainsi un domaine primordial de la sécurité publique. Il ne suffit plus de dire un peu naïvement «Tous contre la violence». Il s’agit de détecter les situations à risque avant que le drame n’éclate. Polices, magistrats, services scolaires et sanitaires sont bien formés. Mais c’est parfois la sonnette d’alarme générale qui ne marche pas. Ou pas assez vite.

La Suisse accuse aussi du retard dans la prévention. D’autres pays européens, comme la Grande-Bretagne ou la France, connaissent des mesures simples et peu coûteuses pour aider les victimes et les auteurs de violence domestique. Point positif: ces mesures sont désormais à l’étude en Suisse aussi.

Des victimes de violence domestique témoignent que dans les années 1970, quand elles parlaient de leur vécu, on leur opposait ce terrifiant «la première gifle est gratuite». La situation a évolué positivement. Il serait dommage de s’arrêter là.

La violence domestique: chiffres et aide

7,3%

C’est le recul du nombre de cas de violences domestiques enregistrées entre 2009 et 2011.

16,5%

La hausse des cas de violences physiques graves comme les homicides entre 2009 et 2011.

55%

Il s’agit du taux des homicides consommés qui se produisent dans la sphère domestique.

53,1%

Le taux des infractions qui se sont produites entre partenaires d’un couple.

11,4%

Le taux des violences dénoncées entre parents-enfants entre 2009 et 2011.

Un site

En Suisse romande, pour des informations et des conseils: www.violencequefaire.ch

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