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WebTéléchargement: à la caisse!

Consommer des films et de la musique à l'œil? Plus pour longtemps, selon les experts. L'industrie tente de reprendre le contrôle. Ce qui n'augure rien de bon pour les internautes.

par
Loïc Delacour
Laurent Crottet

Alors voilà, c'est fini. La nostalgie guette les pirates en herbe qui téléchargeaient à longueur de soirées les derniers épisodes de leurs séries préférées. La fin de MegaUpload annonce en effet un tournant dans la consommation en ligne de biens culturels. Même si d'autres plates-formes ont pris le relais, comme RapidShare basée en Suisse, les Etats se liguent pour sauver l'industrie du divertissement à coups de lois et d'accords de coopération. Les sites qui offrent du contenu sont en perte de vitesse. Ils commencent à faire des appels aux dons pour subsister. «Ce qui se passe actuellement est inquiétant et introduit un climat de peur sur la Toile, pense Joël Gardet, vice-président du Parti pirate vaudois. Les fournisseurs de services, dont la plupart n'ont rien à se reprocher, savent qu'ils peuvent se retrouver inquiétés n'importe où, n'importe quand et prennent des mesures drastiques telles la suppression de leurs fonctionnalités de partage.»

Les abonnements ont la cote Si les sites de téléchargement en ligne gratuits tombent, quels modèles économiques les remplaceront? «Je ne pense pas qu'un seul modèle va émerger, explique Laurent Haug, fondateur de la conférence Lift et spécialiste des innovations. Cela sera plutôt une combinaison de plusieurs modèles qui répondent à des demandes différentes. Spotify, par exemple, et son système d'abonnement, ça marche. Mais il y aura encore la possibilité d'acheter des CD ou d'aller voir des concerts.» Le site Spotify qui a passé ce lundi les trois millions d'abonnés payants est en effet un exemple de réussite. La plate-forme permet d'écouter de la musique en ligne en payant, ou gratuitement mais avec un service limité. «Il n'y a pas de réponse unique, estime aussi Joël Gardet. Regardez les autoroutes: en France, vous payez aux péages et en Suisse avec une vignette. La vignette est comparable à une licence globale. Spotify en est un bon exemple, mais ce service a ses défauts: il faut par exemple avoir un compte Facebook pour s'inscrire et il n'est pas supporté sur toutes les plates-formes.»

De leur côté, les consommateurs semblent prêts à payer pour du divertissement. Ils n'ont d'ailleurs pas cessé de le faire. «Une étude du Conseil fédéral montre que le budget des ménages n'a pas diminué en ce qui concerne les divertissements, note Laurent Haug. Les gens dépensent plus pour les concerts et moins pour les CD.»

Pas d'alternatives intéressantes Et si beaucoup se sont tournés vers le téléchargement gratuit, c'est que les majors ou d'autres acteurs ne proposent pas d'alternatives intéressantes. «Payer, les gens ne demandent que ça, déclare le spécialiste. Mais l'offre pour l'instant ne suit pas. Prenez celle d'Apple, pour les Suisses romands tout est écrit en allemand et il n'y a que trois films qui se courent après! Tout ce que demande le consommateur, c'est de pouvoir voir un film lorsqu'il sort.» Quoi qu'il en soit, ce sont bien des offres comme celle d'Apple, de Spotify ou encore des télévisions connectées qui semblent être l'avenir pour les internautes. Des systèmes qui inquiètent Stéphane Koch, expert en nouvelle technologie. «Le nouveau modèle qui va arriver dans quelques années semble être celui où vous n'avez plus de contenu stocké sur votre ordinateur, explique-t-il. Vous payez une connexion à Internet et vous avez accès à ce que l'on vous propose uniquement. Le risque, c'est que les prix montent. De plus, le consommateur est dépossédé du contenu, il ne peut plus l'échanger. Et un tel modèle n'est pas forcément bon pour la diversité culturelle.» Prêt à payer, les consommateurs le sont peut-être, mais pas à n'importe quel prix.

LA QUESTION DU JOUR

Qu'êtes-vous prêts à payer pour télécharger sur le Net?

L'EDITO

Le tout gratuit, c'est fini!

Il va falloir changer nos habitudes. Fini de se servir sur le Net, l'air de rien en sifflotant, sans rien débourser. L'ère du tout gratuit touche à sa fin. Les sites illégaux d'hébergement de contenu ferment les uns après les autres. Même s'il nous en coûte, il faut s'en réjouir. Car le système de pillage institutionnalisé a totalement faussé notre rapport à la valeur des choses.

Derrière chaque film, chaque série TV, chaque morceau de musique, il y a des gens qui ont travaillé, investi du temps et de l'argent.

On a beau chercher, il n'y a aujourd'hui aucun argument recevable pour défendre la gratuité de ces produits. Dans ce sens, l'action coup-de-poing de la justice américaine à l'encontre du site de téléchargement MegaUpload était pleinement justifiée.

Par contre, plutôt que de pleurnicher sur leurs pertes présumées, les majors tels que Sony, Warner et Universal feraient mieux de nous proposer rapidement des modèles simples, pratiques, le tout à des prix abordables, pour télécharger les films et les séries TV qui nous font envie. Les habitudes de consommation changent: on veut tout, tout de suite.

Aux producteurs de contenu de faire preuve de créativité pour satisfaire leur potentielle clientèle. Plusieurs modèles existent. Il suffit de constater le succès des sites légaux de téléchargement pour la musique. La preuve, s'il le fallait encore, que les gens sont prêts à payer. La demande est là. Ne manque plus que l'offre.

SANDRA JEAN Rédactrice en chef

UNIVERSAL PICTURES

«Un pas dans la bonne direction» Pour Universal Pictures, l'une des majors présentes en Suisse, la disparition de MegaUpload ne résout pas la problématique liée aux téléchargements de films gratuits. «C'est certainement un pas dans la bonne direction, commente Martin Stucki, porte-parole. Mais cela n'empêchera pas d'autres sites Web de proposer des films gratuits sans respecter les droits d'auteur et c'est déjà le cas actuellement.»

La fin du site Internet gratuit ne devrait pas non plus changer drastiquement l'offre de l'une des plus grandes sociétés de production cinématographique. «Si des sites payants se mettent en place, je ne vois aucune raison pour qu'Universal Pictures n'accepte pas de diffuser ses films par ce biais. Mais j'imagine difficilement notre société de production mettre sur pied elle-même une structure de diffusion de films payants sur Internet. De toute façon, ce genre de décision ne se ferait qu'aux Etats-Unis.»

Les droits d'auteur, si souvent évoqués par les sites de téléchargement comme un frein à la diffusion, ne sont pas un souci pour Universal Pictures. «Si nous prenons un film américain que nous produisons et qui sera doublé dans différentes langues, les droits d'auteur restent entre nos mains», confirme M. Stucki. Il n'empêche, l'offre des majors ne va pas changer prochainement pour s'adapter à la nouvelle donne du marché. Le consommateur aura encore bien des raisons de râler.

VICTOR FINGAL

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