Installation - «The Clock»: le seul film au monde capable de donner l’heure
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Installation«The Clock»: le seul film au monde capable de donner l’heure

À Genève, le cinéma Plaza accueille une œuvre hors-norme: un montage vidéo de 24 heures uniquement constitué d’extraits de films où l’heure est indiquée.

par
Christophe Pinol
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L’installation est complétée par une palette de spacieux canapés blancs, disposés devant l’écran, de manière à permettre aux spectateurs d’entrer et de sortir sans déranger les autres.

L’installation est complétée par une palette de spacieux canapés blancs, disposés devant l’écran, de manière à permettre aux spectateurs d’entrer et de sortir sans déranger les autres.

Christian Marclay. Courtesy WhiteCube London
Christian Marclay. Courtesy WhiteCube London
Christian Marclay. Courtesy WhiteCube London

C’est une première à Genève… Depuis son Lion d’or obtenu à la Biennale de Venise en 2011, «The Clock», installation vidéo signée de l’artiste suisso-américain Christian Marclay, avait été brièvement présentée à Zurich mais jamais encore en Romandie. À sa décharge, il faut préciser que sa programmation n’est pas chose aisée. Et pour cause: «The Clock» (à voir au cinéma Plaza jusqu’au 18 juillet) est un montage vidéo d’une durée de 24 heures, constitué de milliers d’extraits de films durant lesquels on aperçoit une montre, une horloge ou toute autre mention – visuelle ou verbale – d’une heure précise. Chacune de ces séquences étant montées de manière à égrener les 1440 minutes d’une journée complète. Et comme la projection est synchronisée avec l’heure réelle, au moment où la montre gousset de Claudia Cardinale, par exemple, sur le quai de gare d’«Il était fois dans l’Ouest», affiche 10 h 10, il est réellement 10 h 10 dans la salle…

On y retrouve ainsi de nombreuses séquences cultes, du combat du shérif de Hadleyville dans «Le train sifflera trois fois», sur le coup de midi, jusqu’au monologue de Christopher Walken dans «Pulp Fiction», autour de la montre de Bruce Willis héritée de son père. En passant par le(s) réveil(s) de Bill Murray dans «Un jour sans fin», à 6 heures tapantes, ou encore le retour vers le futur de Marty McFly, à 22 h 04, à la fin du premier volet de la trilogie. On y trouvera aussi quantité de longs métrages méconnus, principalement américains, mais également français, allemands, japonais, chinois… Et puis des tas de pelloches que l’on pensait avoir oubliées. De quoi donner aux cinéphiles le loisir de s’amuser à reconnaître un maximum d’acteurs, voire les films eux-mêmes.

Un cortège de stars… de l’horlogerie

Car «The Clock» affiche bien entendu le casting le plus prestigieux de l’histoire du cinéma. S’y côtoient Tom Cruise, Angelina Jolie, Catherine Deneuve, Jack Nicholson, Tom Hanks, Meryl Streep, Sandra Bullock, Morgan Freeman, Keira Knightley, Liv Ullmann, Marlon Brando, Moritz Bleibtreu, Yves Montand, Johnny Depp, Tony Leung Chiu Wai… Et tant d’autres. Même si en fin de compte ce sont bien Rolex, Casio, Timex ou Omega – et surtout Big Ben – qui leur volent la vedette.

Évidemment, cette œuvre n’est pas conçue pour être vu d’une traite. À l’écran, pas de récit ou d’intrigue à suivre. «C’est une pièce que l’on fait vivre nous-même, nous explique Christian Marclay. On décide quand elle commence en entrant dans la salle et elle prend fin quand on en sort. Et elle reprend si on y revient… On peut ainsi vaquer à ses occupations et ses rendez-vous tranquillement, sans altérer le projet…». Pour faciliter les allées et venues, l’entrée est d’ailleurs libre et l’installation est complétée par une palette de spacieux canapés blancs, disposés devant l’écran, de manière à permettre aux spectateurs d’entrer et de sortir sans déranger les autres.

Ce qui est fascinant c’est que suivant le créneau horaire choisi, l’ambiance peut être complètement différente à l’écran. Le matin, les gens déjeunent, avant de filer au travail; sur le coup des 19 h, ils sont majoritairement en train de dîner; autour de minuit règne une effervescence assez folle – on ne l’appelle pas «l’heure du crime» pour rien; et à partir de 3 h du matin, les scènes ont essentiellement lieu au lit: les personnages ont des insomnies, font l’amour, sont réveillés pour d’obscures raisons ou font des rêves étranges… Et puis, à 4 h 55 sonne le premier réveil. Cinq minutes plus tard, c’est déjà comme si la planète entière sortait du lit pour aller travailler, ou vaquer à ses occupations… Comme dans la vraie vie, en fin de compte. C’est à ce niveau-là que l’œuvre touche au sublime: en recréant quelque part l’expérience troublante d’une journée complète, avec ses propres changements de rythmes. Sans compter que plus on y reste longtemps, plus le spectacle devient hypnotique: étonnement immersif et envoûtant. En fin de compte, c’est sur notre propre perception du temps que le film nous questionne. Avec ses minutes – voire ces secondes – qui s’étirent à l’écran, le temps se transforme en quelque sorte en une sensation physique, palpable.

Des études à Genève

Né aux États-Unis en 1955, d’une mère Américaine et d’un père Suisse, Christian Marclay grandit à Genève, où ses parents déménagent après avoir vécu en Californie, et il est formé à l’École supérieure d’arts visuels (aujourd’hui la HEAD). Cap sur Boston, ensuite, où il rejoint le Massachusetts College of Arts, avant de s’orienter, dans les années 70, vers la musique, en commençant à triturer les sons d’une platine et d’un vinyle. Il en fera la matière première de son travail, à travers des collages et des performances.

Christian Marclay.

Christian Marclay.

Christian Marclay. Courtesy WhiteCube London

À l’origine de «The Clock», il y a d’ailleurs une œuvre musicale. «Je travaillais à New York sur un montage vidéo composé d’extraits chargé d’inspirer des musiciens jouant en live, nous explique-t-il. Et je voulais trouver le moyen de marquer le temps à l’écran. J’ai alors eu l’idée de chercher des séquences de films où l’on voyait une représentation de ce temps et je me suis rendu compte qu’il y en avait beaucoup. C’est alors que je me suis posé cette question: serait-il possible de trouver toutes les minutes d’une journée entière?». Il engage alors une poignée d’assistants à qui il donne pour mission d’écumer un des grands vidéoclubs de Londres (où il vit depuis) – on est alors en 2007 – afin de lui dénicher toutes les séquences possibles. À l’un, il attribue les westerns, à l’autre les comédies… «Ça s’est plutôt bien passé, sauf avec l’un d’eux qui me ramenait systématiquement des scènes très violentes, qui ne comportaient d’ailleurs aucune référence au temps, continue l’artiste en éclatant de rire… Il me faisait vraiment peur et il n’a pas fait long».

Christian Marclay n’est pas un cinéphile pur et dur, avoue ne regarder des films qu’occasionnellement et reconnaît s’être entièrement reposé sur le travail de ses assistants pour la sélection des séquences. «Je plaçais chacune d’entre elles sur une timeline et mon travail consistait à m’occuper du montage. C’était le vrai challenge: il fallait trouver des liens entre les séquences, des ponts entre ces fragments dissociés, créer des éléments visuels ou sonores pour les lier d’une manière ou d’une autre…». De ce point de vue là, le travail est remarquable. Actrices et acteurs se répondent de manière naturelle d’un film à l’autre, de la voix ou du regard, malgré les décennies qui les séparent souvent en réalité.

Le retour du Plaza

Le temps de cette projection, l’événement va surtout permettre de faire revivre le Plaza avant sa rénovation complète (ouverture prévue en 2024). La mythique salle avait fermé ses portes en 2004, avant d’être classée au terme d’une longue bataille juridique et aujourd’hui – débarrassée de ses rangées de sièges – elle constitue l’écrin idéal pour cette projection. «Je suis ravi de montrer mon installation dans un lieu où j’ai vu des tas de films quand j’étais enfant. Probablement d’ailleurs bon nombre dont j’ai sélectionné des extraits. J’en suis d’autant plus heureux que je ne montre en principe justement pas ma pièce dans des cinémas. Un cinéma, c’est un lieu où on entre tous ensemble, en masse, et dont on ressort de la même façon, à une heure donnée. Alors que là, on est libre d’entrer et de sortir quand on veut. Et dans les rangées étroites de sièges d’un cinéma classique, les gens seraient trop dérangés par le passage. C’est pour ça que j’insiste sur le système des canapés. Et puis surtout, «The Clock» n’est pas un film, c’est une expérience. Au cinéma, on s’assied et on oublie tout, emporté par l’histoire. Et lorsque la salle se rallume, on revient à la réalité. Là, c’est tout l’opposé: avec ce minutage affiché en permanence, on est toujours conscient de l’heure qu’il est, à quel moment on est entré, combien de temps on consacre à l’œuvre… Je n’aurais jamais fait ce film à 20 ans. Je l’ai entamé passé 50 ans, quand j’étais beaucoup plus conscient de cette limite du temps et la mort y est très présente. «The Clock», c’est un memento mori qui donne aux spectateurs le temps de réfléchir au temps qui passe, à leur propre mortalité. Pour certains, ça peut même être dérangeant».

«The Clock» est à voir au cinéma Plaza, à Genève, jusqu’au 18 juillet. Le mercredi et jeudi de 12 h à 22 h. Non-stop du vendredi 12 h au dimanche 22 h.

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