Actualisé 29.05.2020 à 04:49

Tombé du ciel, il s'envole en chaise roulante

Suisse

Instructeur de parapente, Stefan Keller a subi un accident qui a touché sa colonne vertébrale. Pas de quoi arrêter ce passionné qui poursuit son rêve.

par
Sébastien Anex
1 / 29
En 2013, Stefan et son parapente se sont écrasés. Bilan: une vertèbre explosée et une paraplégie partielle. 19 opérations plus tard, le Soleurois vole toujours.

En 2013, Stefan et son parapente se sont écrasés. Bilan: une vertèbre explosée et une paraplégie partielle. 19 opérations plus tard, le Soleurois vole toujours.

Sébastien Anex
Il se prépare ici à décoller des hauts de Villeneuve, à Sonchaux (VD), le 22 mai 2020.

Il se prépare ici à décoller des hauts de Villeneuve, à Sonchaux (VD), le 22 mai 2020.

Sébastien Anex
Avec des bâtons, Stefan peut se déplacer sur de courtes distances, ce qui lui permet de déplier sa voile méticuleusement.

Avec des bâtons, Stefan peut se déplacer sur de courtes distances, ce qui lui permet de déplier sa voile méticuleusement.

Sébastien Anex

«Los! C’est parti.» Une chaise roulante est lâchée dans le talus pentu de Sonchaux (VD). Emportée par la gravité et ballottée sur les mottes de terre, elle accélère droit en bas. Rapidement, elle se cabre et emporte Stefan Keller pour un vol en douceur au-dessus du lac Léman. Miraculé, ce parapentiste aspire toujours à la liberté de l’azur dans ce qu’il appelle aujourd’hui sa deuxième vie.

En aile delta à 12 ans

Depuis ses premiers pas, Stefan s’est toujours vu pilote. Haut comme trois pommes, il a mené ses premières expériences en sautant de la fenêtre. D’abord sans accessoire, puis avec un petit parasol: «Il y avait juste assez de hauteur pour me rendre compte que ça descendait moins vite avec!» À 12 ans, il bricole un deltaplane à l’aide de branches de frêne et de bâches plastiques. «J’ai couru en bas d’une colline, mais cela n’a pas fonctionné. Le centre de gravité n’était pas ajusté.» S’armant d’un bout de ficelle, le garçon procède à quelques adaptations. Il s’élance à nouveau et s’envole pour de bon. «Ça a marché jusqu’à ce que la cordelette pète» glisse malicieusement Stefan. Aujourd’hui, l’habitant de Bellach (SO) ne sait toujours pas jusqu’où il s’était élevé avant son brusque atterrissage mais donne une indication pragmatique. «Cela m’a coupé le souffle un peu plus longtemps que lors de ma chute des barres de 5 mètres à l’école. Heureusement que mes parents ne savaient pas tout!»

Enfin pilote!

C’est finalement sa propre et précoce paternité qui met en pause les aspirations aériennes du jeune homme. «À 21 ans, j’avais deux enfants. Être papa était ma priorité.» Ce n’est que 16 ans plus tard que Stefan obtient sa licence de pilote de parapente. Passionné, il lance dans la foulée sa propre école qui s’adresse dans un premier temps aux valides, puis également aux personnes en situation de handicap: «En rencontrant une femme en fauteuil, je me suis dit que rien ne l’empêchait de s’envoler elle aussi.»

Une vertèbre explosée

Aléas de la vie, quelques années après, en 2013, la vie du parapentiste bascule à proprement parler vers une mobilité réduite. Déstabilisés par une turbulence thermique dans le Jura bernois, lui et son parapente sont brutalement projetés au sol d’une hauteur de 20 mètres. «À 50 ans, ma première vie a pris fin. Je suis littéralement tombé du ciel.» De l’accident ne restent que des images subliminales. La première vision réelle de Stefan date du réveil postopératoire, lorsqu’il voit apparaître un homme vêtu de blanc au travers de rideaux: «Je me suis dit: si ce n’est pas Saint-Pierre, j’ai eu du bol, je suis encore là.» Le docteur lui indique qu’il a effectivement eu beaucoup de chance, mais qu’il souffre de nombreuses fractures et que sa colonne est touchée. Une vertèbre explosée a dû être remplacée par une prothèse.

Optimiste malgré 19 opérations

Si Stefan échappe à une paraplégie complète, il ne peut aujourd’hui se déplacer sans chaise que sur de courtes distances et à l’aide de bâtons. «Mes douleurs sont permanentes. Je me suis fait opérer 19 fois.» Pourtant, dès la sortie de la première opération, optimiste, le Soleurois pense déjà à voler à nouveau: «Quand on m’a demandé comment ça allait, j’ai répondu: je vais bien, cela devrait suffire pour le décollage et l'atterrissage!»

Premier vol en chaise roulante

Fort de son expérience précédente, Stefan se relance avec succès dans les airs 11 mois après son accident: «C’était le 21 mai 2014! Voler, c’est l’expression même de mon amour du parapente. Ce jeu avec la gravité me permet d’oublier les maux et continue de m’ouvrir de nouveaux horizons de pensées. C’est aussi une opportunité de développement personnel» évoque-t-il les yeux aussi pétillants qu’il devait les avoir pendant son enfance.

Stefan en vol au-dessus des Alpes

Stefan en vol au-dessus des Alpes

Après ses premiers vols fructueux, l’amoureux du ciel rouvre même son école: «Elle est devenue un centre de formation de parapentistes en chaise roulante, et piétons dans un second temps. Avant, c’était l’inverse!» Face au défi physique trop demandeur pour son nouveau corps, il transmet toutefois les rênes en 2017 à son successeur qui perpétue son engagement. Stefan, lui, se concentre désormais sur une activité de coaching, en s’appuyant sur plusieurs valeurs, dont l’amour, la responsabilité et la réussite du changement.

Il est libre Stefan

«Aujourd’hui, je vole moins, mais mieux. J’ai conscience des dangers et j’essaie de les gérer. Mais j’ai dépassé ma peur. Et au fond, les craintes, ce ne sont rien d’autre que des ressources cachées» philosophe-t-il.

À voir virevolter Stefan au-dessus du Léman, on se dit que sa résilience est complète. En effet, très vite après son décollage, grâce aux vents thermiques et à sa capacité à saisir l’intangible, l’homme à la chaise volante plane bien au-dessus des autres parapentistes. Il met de la magie, mine de rien, dans tout ce qu'il fait. Il est libre Stefan.

Décollage de Stefan depuis l'alpage de Sonchaux

Votre opinion

Trouvé des erreurs?Dites-nous où!