15.01.2018 à 11:26

ItalieTrans, 94 ans, et indésirable

Âgée, malade, Lucy – qui a changé de sexe en 1945 – ne trouve pas de structure d’accueil adaptée. Car pour l’administration, elle n’est ni un homme ni une femme.

par
Ariel F. Dumont
Cette image est tirée d’un documentaire consacré à Lucy, dernière survivante italienne des camps de concentration, il y a une grosse vingtaine d’années.

Cette image est tirée d’un documentaire consacré à Lucy, dernière survivante italienne des camps de concentration, il y a une grosse vingtaine d’années.

DR

Lucy a 94 ans et vit à Bologne. Elle est probablement la dernière survivante des «triangles roses», le symbole cousu par les nazis sur les uniformes à rayures des homosexuels déportés dans les camps de concentration. Elle a connu l’enfer, le froid et la faim, les tortures et l’odeur de la mort qui régnait à Dachau.

Elle souffre des maux que la vieillesse a inscrits sur son corps et dans sa tête. Après avoir été condamnée à mort par le régime hitlérien et le fascisme italien, Lucy est de nouveau mise à écart. Cette fois par l’administration italienne qui refuse de lui trouver une place dans un établissement pour personnes âgées.

Son problème est presque shakespearien. Car pour les Italiens, elle n’est ni un homme ni une femme. Après avoir survécu à la déportation, Luciano s’est fait opérer pour devenir une femme, juste après la guerre.

Déportée à Dachau

À l’époque, on ne changeait pas les noms sur les papiers d’identité. Alors, pour l’Italie, Lucy s’appelle encore officiellement Luciano Salani. Un véritable casse-tête chinois pour la sécurité sociale.

«Elle ne peut pas être placée avec les hommes et partager les salles de bains puisqu’elle a changé de sexe. Vice-versa en ce qui concerne les sanitaires pour les femmes puisqu’elle est encore un homme pour l’état civil. Mais à 94 ans, cela ne devrait plus compter, l’administration italienne est complexe…» s’énerve le Dr Macri, qui la suit.

Née dans le Piémont en 1924, Lucy – ou Luciano si vous préférez – emménage avec ses parents à Bologne dans les années 1930. Son père et ses frères n’acceptent pas «sa différence». La vie en famille est donc compliquée. Le jeune Luciano, comme tous les jeunes Italiens, est appelé sous les drapeaux. C’est la guerre et les hommes doivent aller au front. L’adolescent déserte. Ramassé par la police fasciste et déporté en Allemagne, il réussit à s’enfuir. Mais il est repris et de nouveau déporté, cette fois à Dachau. Lorsque les Américains libèrent les camps en 1945, Luciano part pour Londres, change de sexe, puis rentre à Bologne. Les années passent, la vie aussi. Arrive le temps de la vieillesse. Lucy n’est plus tout à fait autonome. Pire: elle est seule, sans famille, et a besoin d’une assistance médicale ciblée, quasi permanente.

Discrimination

Mais pour les personnes comme elle, c’est difficile. «On se base sur la carte d’identité. Les femmes vont avec les femmes, les hommes avec les hommes. Lucy n’appartient à aucun genre et ne peut être accueillie par aucune structure en l’état actuel. C’est de la discrimination», s’insurge Cathy La Torre, avocate du MIT, le mouvement des transsexuels italiens.

Alors, que faire? «Au-delà du problème de Lucy, il faut ouvrir des structures spécialisées, dépoussiérer le système et penser aux transsexuels âgés et à leurs besoins», estime Cathy La Torre. Le mouvement a trouvé des fonds pour ouvrir un établissement à Bologne, «personne ne veut nous louer des locaux», confie l’avocate. Toujours la même discrimination.

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