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ArgentTrop chouchoutés, les jeunes Suisses?

En Suisse, la majorité des ados est bien lotie. Leurs finances, alimentées surtout par leurs parents, se portent excellemment bien.

par
Cléa Favre
Le budget mensuel médian des adolescents de l'étude est de 500 fr. pour les garçons et 450 fr. pour les filles.

Le budget mensuel médian des adolescents de l'étude est de 500 fr. pour les garçons et 450 fr. pour les filles.

Corbis

En Suisse, près de 8 adolescents sur 10 affirment eux-mêmes avoir suffisamment d'argent, voire davantage que nécessaire (46%). C'est le résultat étonnant d'un sondage réalisé sur un échantillon de 1020 jeunes entre 15 et 21 ans par la Fondation Jacobs – organisation qui vise à responsabiliser les nouvelles générations. Leur budget mensuel médian atteint les 500 francs pour les garçons et 450 francs pour les filles.

Autre enseignement stupéfiant de cette étude: trois quarts des jeunes n'ont quasi jamais eu à renoncer à un achat grâce au soutien de leurs parents. L'argent de poche est justement une source importante de revenu pour 60% des 15-21 ans interrogés. Seule une minorité dispose de son propre argent issu d'une activité professionnelle par exemple ou d'une filière de formation. «Nous sommes très surpris des résultats», réagit Tobias Kaspar, chef de projet de la fondation. «Nous pensions qu'il était difficile pour les adolescents de vivre dans un pays comme la Suisse, où les prix sont élevés. D'autant que leurs déclarations viennent contredire ce que l'on entend habituellement sur l'endettement des jeunes.»

Tout n'est pas rose

Pour Eva Fernandez, directrice de l'association Ciao, qui vise à contribuer au bien-être des jeunes Romands, il ne faut pas embellir la réalité. «Ce qui ressort à mes yeux, c'est surtout que 21% des jeunes estiment n'avoir pas suffisamment d'argent et que 8% disent devoir fréquemment renoncer à des achats. Et ça, ce n'est pas anodin!» Un tour sur le site Internet de l'association confirme que tout n'est pas rose. Un enfant voudrait aider sa maman endettée mais ne sait pas comment faire. Un adolescent, mis à la porte, se demande si ses parents ont l'obligation de lui verser une aide. Un autre, malgré un emploi, n'arrive pas à régler ses factures, alors qu'il «ne (sort) pas, ne joue pas aux jeux d'argent et ne fume même pas un paquet par semaine». Eva Fernandez s'en inquiète: «Comment ces adolescents réagissent-ils face à leur faible pouvoir d'achat? Deviennent-ils économes, en mettant sur pied un budget? Ou au contraire font-ils des dépenses inconsidérées qui les entraînent dans l'engrenage de l'endettement?»

Frédéric Cerchia, délégué à l'Enfance et la Jeunesse pour le canton de Vaud, rappelle d'ailleurs que «80% des personnes surendettées contractent leur première dette entre 18 et 25 ans». D'où pour lui l'importance de la prévention auprès des jeunes. «Nous avons mis en place un programme pour leur expliquer ce qu'ils risquent s'ils ne paient pas leurs impôts, pour les informer sur le leasing ou les crédits à la consommation. Le but est d'éviter qu'ils deviennent, une fois majeurs, des victimes naïves. L'engrenage commence jeune», explique-t-il. Si Sébastien Mercier, juriste à Caritas, salue ce travail de sensibilisation, il préconise également d'agir au niveau de la législation. Et ce, «pour limiter la casse», dit-il. «Certains acteurs économiques, comme le crédit ou les maisons de recouvrement, ont aussi un rôle à jouer», analyse-t-il. ­

«Donner trop d'argent de poche aux ados est nocif»

Interview de Daniel Coum, psychologue clinicien et directeur de l'association Parentel dédiée à l'aide à la parentalité et au soutien du lien familial

Donner de l'argent de poche est-il nécessaire?

L'argent a une place importante dans notre société, notamment dans les rapports sociaux. Ne pas en donner singularise la position de l'adolescent. Comme ne pas avoir de téléphone portable par exemple. Certains parents font ce choix en connaissance de cause.

Quel est son objectif éducatif?

Il permet à l'adolescent d'acquérir une autonomie. Ses parents lui délèguent un pouvoir: le pouvoir d'achat, d'obtenir les objets de son désir. Ils lui donnent aussi une responsabilité quant à son usage. L'adolescent apprend à refréner son désir, à reporter, à s'interdire.

Combien donner?

On ne sait pas répondre à cette question. Cela dépend de l'argent dont les parents eux-mêmes disposent, du caractère de l'enfant… Mais cette somme a une valeur affective. C'est une marque du désir parental. Un message: qu'est-ce qu'ils attendent de l'adolescent à travers cet argent? Ils attendent quelque chose en échange. En donnant beaucoup, ils mettent leur enfant en dette. Peut-être veulent-ils de l'amour ou la paix à la maison?

Est-il dangereux de donner trop?

Oui, c'est nocif. Car le but du jeu, c'est l'expérience du renoncement. Plus tard, le risque est donc de ne pas être endurci face à l'inévitable renoncement auquel l'adolescent devra faire face (place de travail, ou homme ou femme convoités). Sera-t-il suffisamment fort pour le supporter? Certains adolescents s'effondrent à la moindre déconvenue.

D'autres risques?

Si je dispose à moi tout seul du pouvoir d'acquérir tout ce que je veux et immédiatement, je n'ai pas besoin de passer par les autres et de m'inscrire dans le lien social. Pas besoin de demander, ni de travailler pour parvenir à mon but. Cela peut amener à une dépendance affective aux objets. L'adolescent s'accroche à son téléphone par exemple et croit que le bonheur est une accumulation d'objets. A terme, cela peut conduire à des dépendances toxiques comme au jeu ou au X.

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