Le Masters a déménagé – Turin doit trouver son maître et son style
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Le Masters a déménagéTurin doit trouver son maître et son style

En 50 ans d’histoire, le Masters a souvent magnifié un lieu, une ambiance, en même temps qu’un champion. Turin saura-t-il faire aussi bien que Londres ou New York?

par
Mathieu Aeschmann
De gauche à droite, Andrey Rublev, Alexander Zverev, Matteo Berrettini, Novak Djokovic, Daniil Medvedev, Stefanos Tsitsipas, Casper Ruud and Hubert Hurkacz.

De gauche à droite, Andrey Rublev, Alexander Zverev, Matteo Berrettini, Novak Djokovic, Daniil Medvedev, Stefanos Tsitsipas, Casper Ruud and Hubert Hurkacz.

Getty Images, ATP

Le Masters vit une révolution discrète ce dimanche au Corso Sebastopolo de Turin. C’est là, au Pala Alpitour, salle de 16 000 places voisine du stade olympique, que le «tournoi des maîtres» a trouvé une nouvelle maison, après douze ans flamboyants à l’O2 Arena de Londres. Un déménagement anecdotique, comme la qualification de Casper Ruud, l’un des trois bizuths de cette édition 2021 (avec Berrettini et Hurkacz)? Pas vraiment. Car en contemplant l’histoire du plus beau des tournois nomades, il apparaît que le Masters a toujours eu besoin de deux ingrédients pour écrire sa légende: un lieu qui donne des frissons et des champions qui empoignent cette énergie pour asseoir leur hégémonie.

Roger Federer, encore recordman des titres (6), en est la preuve presque par l’absurde. C’est en effet dans l’univers impitoyable de Jim MacIngvale – roi de matelas, promoteur fou et toujours prompt à soutenir les joueurs US – que «RF» renversa ses bêtes noires (Nalbandian, Agassi) pour remporter ses deux premiers titres à Houston (2003 et 2004). Ici, un lieu hostile avait terminé la mue d’un talent brut en champion total. Une double passe d’armes qui ne trouve toutefois pas sa place sur le podium des lieux mythiques du Masters.

1. New York, Madison Square Garden

Si Turin veut devenir grand, il doit connaître ses classiques et frapper fort visuellement. Alors pourquoi ne pas trouver un moyen de «ressusciter» le court de simple du Madison Square Garden (même si la présence du Masters de double impose la deuxième ligne, la technologie actuelle ne pourrait-elle pas la rendre amovible?). Entre 1978 et 1989, le rendez-vous s’appelle Colgate-Palmolive, Volvo ou Nabisco-Masters et New York devient l’incarnation de l’explosion médiatique du tennis. Parce que c’est Borg, Connors, McEnroe, Lendl mais aussi parce que c’est «le Garden», les rares images qui traversent l’Atlantique au milieu de la nuit confèrent à ces joutes un caractère sacré. Les meilleurs s’affrontent dans la plus belle salle du monde, au cœur de la ville qui ne dort jamais: difficile de trouver «storytelling» plus efficace.

«Pour moi, le Garden, ce n’était pas le tennis. C’était la salle des Rangers ou celle des combats de boxe, que je regardais avec mon père en pleine nuit, nous confiait en 2020 Jakob Hlasek, seul Suisse à s’être qualifié à New York (1988). Cette ambiance, ajoutée à la fierté de faire partie des huit meilleurs, donnait à l’ensemble un sentiment de légèreté. Ce n’était pas vraiment un tournoi, plutôt une course d’école. On allait manger ensemble à Manhattan. Il n’y avait pas de points ATP, très peu de pression. J’ai ressenti une forme de reconnaissance. On jouait pour le prestige dans un lieu magique. C’était que du bonheur.» Du bonheur, à condition de ne pas trop croiser Ivan Lendl (que Hlasek domina en poule). Le Tchèque restera en effet la terreur absolue du Madison Square Garden avec cinq titres et trois finales en 1981 et 1988. Prodigieux.

2. Francfort-Hannovre, Pete fait Boum

Autre décennie, autre destination mythique: l’Allemagne des années «Becker – Stich». S’il est compliqué pour Turin de planifier une adéquation parfaite entre un lieu, un public, et son (ses) champion(s), l’incroyable vitalité du tennis italien semble indiquer que la stratégie n’a rien d’incongru. Dès dimanche soir (contre Zverev), Matteo Berrettini, finaliste à Wimbledon et 7e mondial, aura la lourde tâche d’explorer si le calcul peut être rentable. Mais en cas de déception, les organisateurs (l’ATP est passée en mains italiennes) n’auront sans doute qu’une petite année à attendre pour retenter leur chance: Jannik Sinner, 10e mondial pourrait en effet vite s’installer comme l’épouvantail de Turin.

Reste que le doute n’est pas permis: un public de Coupe Davis greffé au cœur du Masters, cela peut faire mouche. Surtout si l’adversité regarde la foule droit dans les yeux pour élever le niveau de jeu jusqu’à des sommets irrespirables. Tel est l’exploit réalisé par Pete Sampras entre 1991 et 1999: cinq titres malgré Boris Becker (2 titres, 2 finales) et Michael Stich (trop fort pour Pistol Pete en 1993). Durant cette décennie des «nineties», crépuscule flamboyant du tennis indoor, la Festhalle de Francfort et le Messegelände d’Hannovre furent deux joyeuses kermesses, la seconde restant le théâtre de la plus belle finale de l’histoire de la compétition: le chef-d’œuvre de 1996 entre Sampras et Becker.

3. Londres, O2 Arena

Et si le plus grand défi de Turin n’était pas d’arriver après Londres? Voilà douze ans que les amateurs de tennis de toute la planète se donnaient rendez-vous aux confins de la Jubilee Line, dans cette cathédrale du divertissement érigée entre les bras de la Tamise. Durant douze ans, l’O2 Arena s’est imposée comme l’un des acteurs du Masters, voire l’acteur principal de la compétition. Le public venait voir Federer, Nadal, Djokovic, Murray ou Wawrinka. Mais il piaffait aussi (surtout?) d’impatience à l’idée que les lumières s’éteignent, que la sono reproduise les battements de cœur et que la voix du speaker annonce «the stage is set». Combien de fois avons-nous vu des grappes de gens courir au risque de renverser leur burger pour ne pas rater un instant de toute la mise en scène qui a fait la légende du lieu.

À l’O2 Arena, le Masters est entré dans le XXIe siècle, théâtralisant le sport au point de rendre parfois l’emballage plus réussi que le cadeau (combien de matches de poules à sens unique?). Heureusement, Londres a quand même été le théâtre de quelques batailles épiques. Le Federer-Wawrinka de 2014, bien sûr, lequel avait retenu tout le monde jusque très tard dans la nuit. Et puis il y eut ce moment de grâce inattendu: les 3h38 d’un Murray – Raonic traversé sur un fil en 2016, avant-dernière marche de l’épopée qui allait conduire l’Écossais à la place de No 1 mondial. S’il est difficile d’extraire un match des douze éditions londoniennes, un homme s’impose sans la moindre hésitation: Novak Djokovic dont les quatre titres de suite entre 2012 et 2015 ne furent que le résultat d’une implacable impression de toute-puissance diffusée à la salle entière.

Turin saura-t-il construire d’aussi beaux souvenirs d’ici à 2025 (au moins)? Début de réponse aujourd’hui dès 14h (Medvedev – Zverev).

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