Actualisé 25.03.2020 à 16:04

Un cancérologue vaudois infecté: «Je n'ai rien vu venir»

Covid-19

Oncologue à Lausanne, le Dr Didier Jallut nous raconte sa lutte contre le Coronavirus. Ses maux de tête et ses douleurs musculaires sont tels qu'il avale du Tramadol. Il en appelle au confinement général.

par
Evelyne Emeri
Le Dr Didier Jallut ici à l'isolement total dans une chambre de l'appartement familial depuis le jeudi 19 mars.

Le Dr Didier Jallut ici à l'isolement total dans une chambre de l'appartement familial depuis le jeudi 19 mars.

DR

Comme d'autres de ses confrères médecins, le directeur médical du Réseau lausannois du sein a été testé positif. Le Dr Didier Jallut, 60 ans, n'est pas hospitalisé, mais il vient de vivre un véritable calvaire. S'il n'est pas encore sorti d'affaire, il peut néanmoins nous répondre par téléphone. Il témoigne depuis le fond de son lit. Il est à l'isolement total, confiné strictement dans une chambre de l'appartement familial, une salle de bains lui est également exclusivement réservée. Pas d'autre choix pour protéger les siens.

«Je n'y ai pas pensé»

«Jeudi matin 19 mars, j'étais à mon cabinet. J'avais des maux de tête inhabituels. C'est tout. Au fil de la journée, je me suis senti un peu bizarre, fiévreux. Je n'ai pas pensé tout de suite au Covid-19. A midi, j'ai commencé à avoir des céphalées plus intenses et des douleurs musculaires incroyables dans tout le dos. J'ai pris ma température: 37,5. Je n'ai rien vu venir.» Son état se détériore très vite. Soucieux de ne pas mettre en danger ses patients à risque et sa famille, il se rend au Centre de dépistage de la clinique de La Source à 13h.

«Tout a été très rapide»

«Je n'étais vraiment pas bien avec ces céphalées. J'avais mal partout. Tout a été très rapide. A La Source, je n'avais toujours pas de température. Au vu de mes symptômes, le médecin a estimé qu'il était nécessaire de me faire un frottis. J'ai appelé ma famille pour qu'ils – son épouse, sa fille de 18 ans et son garçon de 13 ans – me préparent une chambre d'isolement, une salle de bains à mon usage exclusif et quelques affaires. Je suis rentré et je suis allé m'enfermer. Et là, la fièvre est montée. Les trois premiers jours ont été difficiles», concède le cancérologue.

«J'ai perdu le goût et l'odorat»

«Là, je n'étais vraiment pas bien. J'ai voulu faire de l'exercice, je n'arrivais pas à aligner deux flexions. Boire et manger, ça va. A vrai dire je n'ai pas grand appétit. Je me bourre de Dafalgan (ndlr. paracétamol) mais aussi de Tramadol (ndlr. analgésique opioïde). Je n'ai jamais connu des douleurs aussi fortes. En revanche, je n'ai jamais toussé. Je n'ai eu aucun symptôme précurseur. Depuis hier, ça va nettement mieux», explique le Dr Jallut, Par contre, je n'ai plus aucun goût ni odorat. Rien du tout. Je ne peux pas dire si je mange salé ou sucré. Maintenant j'ai le rhume et, depuis ce matin, j'ai de nouveau des maux de tête importants.»

«Moralement, c'est pas simple»

«C'est horrible. Je suis enfermé dans quatre murs. Comme si j'étais en prison, en détention. Le maton, c'est mon épouse et mes deux enfants qui font tout ce qu'ils peuvent pour moi. Ils sont très précautionneux. Ils me déposent mes repas sur un plateau derrière la porte. Ils vont bien tous les trois. Ils sont à l'isolement comme moi pour dix jours pour autant que je n'ai plus de symptômes pendant les 48 heures précédentes. J'insiste: c'est très lourd d'être ainsi seul dans une pièce. C'est une discipline de tous les instants. Moralement, c'est pas simple même si je sais que tous n'ont pas eu la chance de s'en sortir. J'ai du reste constamment une pensée pour les malades qui se battent aux soins intensifs», confie le médecin contaminé.

«Comment je l'ai contracté?»

«J'ai pris toutes les précautions, les masques, l'hygiène, les mains. Je n'ai presque plus de peau sur les doigts comme tous les soignants du reste. Je ne serai jamais sûr à 100% de la manière dont j'ai contracté le coronavirus, s'interroge le directeur médical. J'imagine que c'est avec une dame âgée dont je m'occupais et que je voyais tous les jours depuis deux, trois semaines à La Source. Elle a été transférée dans un EMS. Bien qu'asymptomatique, elle a été testée là-bas. Le résultat était positif.»

«Le cancer ne s'arrête pas»

«J'essaie de travailler un peu à distance. Le cancer ne s'arrête pas. Les chimiothérapies, les formules sanguines, non plus. Je dois gérer mes mails, vérifier comment vont mes patients, rassure l'oncologue, J'ai pu faire deux visioconférences avec mes confrères et assurer quelques consultations par téléphone depuis mon lit. Mon cabinet assure la continuité. J'ai informé ma patientèle. J'ai également demandé aux personnes âgées de ne plus venir. Et mes assistantes ont été placées en quarantaine durant cinq jours. Tout le monde se porte bien.»

«La Suisse a pris des demi-mesures»

Bien que souffrant, le praticien n'a pas hésité à réagir sur Facebook à la publication d'une étudiante en médecine, actuellement en Espagne. Celle-ci vient d'écrire une longue lettre au Conseiller fédéral Alain Berset pour exiger le confinement général et une meilleure prise de conscience. Didier Jallut abonde et estime que «ces demi-mesures mettent en danger chacun d’entre nous et particulièrement tous ceux qui continuent à assurer la bonne marche de ce pays. Par égard pour eux, et parce que c’est votre devoir, prenez la décision adéquate immédiatement M. Berset. Beaucoup de gens vont encore mourir. Non assistance à personne en danger ou mise en danger de la vie d’autrui?»

«Attention aux porteurs silencieux»

«Certaines personnes sont inconscientes. C'est fou de penser que, de manière directe ou indirecte, une personne va être responsable de la mort de quelqu'un. Je pense aux jeunes qui n'entendent pas et continuent à se voir, à se rassembler à 10, à 20. Ils peuvent être porteurs sains et silencieux. Nous pouvons tous l'être, attention, s'agace encore le spécialiste, On aurait dû prendre des mesures plus drastiques et plus rapidement. J'ai beaucoup de respect pour le Conseil fédéral et leurs prises de décisions pas faciles. Mais là, on parle de vie et de protéger tout le monde.»

«On les sacrifie»

«Je pense aux caissières, aux ouvriers des chantiers, aux chauffeurs et à bien d'autres. Ils ne peuvent pas respecter les distances. On les sacrifie. On est loin d'un modèle de confinement. Par chance ou en raison de la qualité de nos soins, la mortalité est extrêmement faible chez nous. Nous sommes encore en deçà de 1% de taux de mortalité. Le confinement complet n'aura pas lieu. On va continuer à faire à moitié tant que les statistiques sont bonnes...», conclut le Dr Didier Jallut.

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

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