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DébatUn étudiant bâlois veut interdire la viande à l'université

Jens Hermes, fraîchement converti au véganisme, crée la polémique en voulant interdire la viande et le poisson à la cafétéria de l'Université de Bâle. Mais qui est l'homme qui mène cette curieuse fronde?

par
Alexandre Haederli
Ce doctorant en chimie de 29 ans compte bien faire changer les habitudes alimentaires de tout le campus.

Ce doctorant en chimie de 29 ans compte bien faire changer les habitudes alimentaires de tout le campus.

Stephan Bohrer

L'Université de Bâle connaît une rentrée mouvementée. Distribution de tracts, guérilla par groupes Facebook interposés: les étudiants se déchirent autour du menu de leur cafétéria. La Mensa, comme ils l'appellent, doit-elle arrêter de servir de la viande?

Une proposition, acceptée il y a une dizaine de jours par le Conseil des étudiants, a mis le feu aux poudres. Elle vise, d'une part, à supprimer la viande et le poisson au profit d'un menu végétarien et, d'autre part, à proposer systématiquement un plat végan, c'est-à-dire sans œufs, sans lait, sans miel et sans aucun autre produit d'origine animale.

Au cœur de cette agitation, le très posé Jens Hermes, doctorant en chimie de 29 ans, qui est à l'origine de la proposition. «L'idée est née dans le courant du mois d'août, se rappelle le jeune homme blond au regard bleu perçant. Avec quatre étudiants rencontrés sur Facebook, nous nous sommes inspirés d'une proposition similaire qui avait été faite à Zurich il y a deux ans.» Le fait que ses homologues zurichois ne sont jamais parvenus à imposer leur vision ne l'a pas découragé.

Il y a une dizaine de jours, cet Allemand arrivé à Bâle en 2008, qui se décrit comme un excellent orateur, fait une présentation devant le Conseil des étudiants. «J'étais assez optimiste sur le fait qu'ils comprendraient mes arguments.» Au cœur de son discours: la souffrance endurée par les animaux et le bilan écologique de la production de viande. «Savez-vous qu'il faut entre 8 et 15 kilos de fourrage et plus de 15 000 litres d'eau pour produire 1 kilo de viande? L'industrie tente de cacher ces chiffres. Notre but est de faire circuler cette information», récite Jens Hermes.

A l'heure du vote, six membres du Conseil acceptent la proposition, deux la refusent et quatre s'abstiennent. Ce n'est de loin pas l'unanimité, mais suffisant pour que cette idée soit transmise à la commission en charge de l'alimentation à l'Université.

La Mensa propose depuis longtemps un menu végétarien. Pourquoi vouloir interdire la viande et priver les autres étudiants de pouvoir manger ce qui leur plaît? «Ce n'est pas véritablement une interdiction puisqu'ils pourront continuer de manger de la viande en dehors de la cafétéria, esquive Jens Hermes. Je ne force personne à devenir végétarien. Je pense que l'Université doit donner l'exemple avec un signal fort pour sensibiliser les gens.»

N'y a-t-il pas des moyens moins extrêmes et plus respectueux de la liberté individuelle pour y parvenir? «La liberté individuelle s'arrête là où commence la souffrance des autres. Y compris celle des animaux, explique Jens Hermes, toujours aussi calme et déterminé. Pour les humains, c'est uniquement une question de goût. Pour les animaux, c'est une question de vie ou de mort.»

Végan depuis janvier

Rien, absolument rien ne prédestinait Jens Hermes à s'embarquer dans ce qui s'apparente à une croisade. Lui-même n'est d'ailleurs végan que depuis le mois de janvier. Avant? Il ne s'en cache pas, l'entrecôte figurait parmi ses plats préférés. Elle a été remplacée du jour au lendemain par du goulasch de soja. Personne dans sa famille ni parmi ses amis proches n'est végétarien. Encore moins végan. «J'ai pris cette décision seul, après avoir vu une vidéo sur Internet consacrée au véganisme. J'ai été convaincu.» Après cette révélation subite et surprenante, le jeune homme se renseigne dans des magasins spécialisés ainsi que sur des forums en ligne.

Le changement est profond et prend plusieurs semaines. Non seulement il faut réapprendre à faire ses courses et cuisiner, mais aussi revoir sa garde-robe. Le véganisme ne se limite pas à l'alimentation. Ceux qui le pratiquent de manière stricte renoncent également à porter du cuir ou de la laine notamment. Autour de lui, ses amis hésitent entre incrédulité et compréhension. «Ma mère et mon frère ont de la sympathie pour ma démarche. Ils ne se sentent pas capables de changer à ce point leur mode de vie, mais mangent moins de viande.»

Ses parents, tous deux enseignants en Allemagne, vivent séparés. Son père semble avoir plus de difficulté avec ce choix. Si sa nouvelle compagne prépare volontiers un plat végan pour son beau-fils, le couple refuse de se soumettre à ce régime. Jens Hermes, qui vit seul, accepterait-il une petite amie carnivore? «J'ai décidé que le lieu où j'habite sera végan. Si elle veut manger de la viande, elle peut le faire, mais pas sous mon toit.»

Le passage soudain au véganisme a changé une première fois la vie du doctorant. Son combat pour exclure la viande et le poisson de l'Université l'a bouleversée une seconde fois. Sur le campus, certains s'arrêtent pour le féliciter ou lui poser une question. D'autres lui envoient des e-mails peu amènes. «C'est mon premier acte de militantisme, témoigne-t-il. Je ne fais pas de politique et je n'ai jamais été membre d'une association.» Le coup de la Mensa végétarienne lui a même valu son premier passage à la télévision. C'était lundi sur la chaîne Telebasel.

Pourtant la partie n'est pas gagnée. Un référendum a été lancé contre son initiative. Le Conseil des étudiants devra décider, en fonction du nombre de signature récoltées, si la question doit être soumise à la totalité des étudiants. Un scénario inédit à Bâle, qui devrait se dessiner dans le mois qui vient. A ce moment-là, il y a de fortes chances que Jens Hermes ne soit plus à l'Université de Bâle. La défense de sa thèse a lieu demain.

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