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IndonésieUn fan de heavy metal pour président?

Tee-shirt Metallica noir et blouson de cuir: le gouverneur de Jakarta Joko Widodo, dit «Jokowi», révolutionne un plus habitué aux uniformes militaires.

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«Jokowi» lors d'un concert de Metallica.

«Jokowi» lors d'un concert de Metallica.

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«J'écoute du heavy metal: Metallica, Led Zeppelin, Napalm Death, Megadeath, Nazareth, Deep Purple... parce que le rock, c'est ma passion»: lance le gouverneur de Jakarta qui, à 52 ans, a gardé des allures d'adolescent s'accommodant mal du protocole. «C'est là où je veux être», lance-t-il en pointant du doigt la foule des spectateurs agglutinés debout devant le podium où le groupe crache son thrash metal, lors d'un récent concert à Jakarta. Mais le service de sécurité du gouverneur de la capitale indonésienne l'empêchera de quitter la section «VVIP» (Very Very Important Person, réservée aux invités de marque) pour rejoindre les quelque 40'000 fans balançant leur tête aux cheveux longs sur la pelouse du stade Galora Bung Karno de Jakarta.

Devenu homme politique par accident

Inconnu il y a encore deux ans, «Jokowi» comme le surnomment affectueusement les Indonésiens, est devenu homme politique «par accident», selon sa propre expression. Né le 21 juin 1961 dans un bidonville de Solo, dans le centre de l'île de Java, ce fils d'artisan menuisier sans le sou est l'archétype du «self-made man».

Devant aider son père à faire tourner son petit business, le jeune Joko se fait parfois rare sur les bancs de l'école. Mais, élève doué, il est pourtant toujours premier de la classe. Finançant lui-même ses études grâce à des petits boulots, il réussit à intégrer le lycée, puis l'université, où il décroche en 1985 un diplôme d'ingénieur en sylviculture. Dynamique, travailleur et débrouillard, il suit les traces de son père et rejoint d'abord une entreprise de menuiserie d'ameublement dont il prendra le contrôle et qu'il fera fructifier jusqu'en Europe.

Sa «success story» a vite intéressé le Parti de lutte indonésien et démocratique (PDI-P), présidée par l'ancienne présidente Megawati Sukarnoputri, qui le pousse à faire le saut en politique. En 2005, il décroche la mairie de sa ville, Solo, une cité endormie d'un demi-million d'habitants à laquelle il insuffle un dynamisme inédit. Il est réélu sans problème en 2010. Puis en 2012, Jokowi est classé troisième au palmarès mondial des maires «World Mayor Prize» pour avoir réussi à «transformer une ville infestée par la criminalité en centre régional artistique et culturel et en destination touristique». Son parti, le PDI-P, voit alors en lui le candidat dont il rêve pour emporter la mairie de Jakarta et le parachute dans la capitale. Jokowi gagne facilement les municipales de 2012, révolutionnant aussitôt la manière de faire de la politique en Indonésie.

Le petit homme toujours souriant, préférant arborer sa traditionnelle chemise à carreaux rouges plutôt que le costume-cravate, révolutionne la politique indonésienne. Souvent appelé «l'homme du peuple» par la presse locale, il affectionne les visites inopinées dans les bidonvilles de Jakarta, étant pris d'assaut par des milliers de pauvres qui parfois le vénèrent tel un Dieu. «Il est différent des autres puissants, qui se fichent bien des gens ordinaires», explique avec enthousiasme Rizqi Widyasari après avoir posé pour une photo avec Jokowi lors du concert de Metallica.

Il «balance» les absentéistes

Autodidacte, Jokowi n'est pas issu du sérail, ni des dynasties qui peuplent les bureaux officiels. Contrastant avec le grand nombre de politiciens indonésiens éclaboussés par des scandales de corruption, il passe pour un homme honnête, poussant même l'intégrité jusqu'à rendre une guitare qu'un membre de Metallica lui avait offerte. Dans la fourmilière de l'administration kafkaïenne indonésienne, il donne volontiers un coup de pied. Ainsi, lors de ses fameuses «blusukan» (inspections), il fait irruption dès 8h du matin dans les bureaux des autorités municipales, jetant en pâture à la presse qui l'accompagne les fonctionnaires absentéistes. Il ose également embaucher «ses» cadres au mérite, et non plus parce qu'ils ont le bras long. «Ce qui le différencie des autres, c'est qu'il n'est pas féodal, il ne se dit pas: comme je suis un responsable, j'ai droit au protocole», explique le politologue Tobias Basuki, du Centre pour les études stratégiques et internationales de Jakarta.

Audacieux, il n'hésite pas à s'attaquer aux problèmes dantesques qu'ont éludés ses prédécesseurs à Jakarta: les bouchons monstrueux et les inondations récurrentes dont souffre la mégapole de 20 millions d'habitants. «Les problèmes sont connus, comme les obstacles. Il faut juste mettre en œuvre les politiques sur le terrain. C'est ce qu'on a commencé à faire, sans difficulté. Nous avons juste besoin de temps», assure-t-il à l'AFP. Son style a visiblement fait mouche et les sondages le donnent régulièrement en tête des présidentiables, et largement.

L'actuel numéro un, Susilo Bambang Yudhoyono ou «SBY», ne peut se présenter après deux mandats consécutifs, ouvrant un boulevard à Jokowi pour la présidentielle de juillet prochain, qui suivra des législatives en avril. Mais s'il devient président, le passionné de heavy metal sera confronté à une tout autre partition: gérer un pays de 240 millions d'habitants en prise avec une corruption endémique est beaucoup plus difficile que de s'occuper de Jakarta. Déjà, les ambitions du gouverneur se sont heurtées à la réalité et les Jakartais attendent toujours de voir le résultat de la politique Jokowi. Reste à savoir si cet homme qui préfère être avec le public que dans le carré des VIP a envie d'être candidat. Il ne s'est pas encore déclaré, même si tous les experts parient qu'il le fera. «Je n'y pense pas», affirme-t-il.

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