Portrait: Un mécano tout feu tout fonte pour un docu d'enfer
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PortraitUn mécano tout feu tout fonte pour un docu d'enfer

Un ancien employé de la fonderie de Choindez (JU) a filmé le métal en fusion avant l'arrêt définitif du dernier haut-fourneau helvétique. À voir au cinéma.

par
Vincent Donzé
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Du temps de sa splendeur, le four Von Roll de Choindez (JU) crachait 50 tonnes de fonte d'une traite.

Du temps de sa splendeur, le four Von Roll de Choindez (JU) crachait 50 tonnes de fonte d'une traite.

Le Matin
Des tuyaux de canalisations ont été produits à Choindez jusqu'au 18 octobre 2018 à 11h39.

Des tuyaux de canalisations ont été produits à Choindez jusqu'au 18 octobre 2018 à 11h39.

Le Matin
La fonte en fusion sortait du four dans un chenal avec une température idéale de 1408 degrés, pouvant aller jusqu'à 1500.

La fonte en fusion sortait du four dans un chenal avec une température idéale de 1408 degrés, pouvant aller jusqu'à 1500.

Le Matin

Un pincement au cœur, c'est le sentiment ressenti l'autre jour par le réalisateur Michael Beuchat dans la froideur d'une halle industrielle de Choindez (JU). Devant le four à l'arrêt depuis six mois, ce mécanicien qui révisait la machinerie de la fonderie Von Roll se replonge dans l'ambiance: «C'était une fournaise qui montait à 50 degrés», dit-il.

Quand il était employé à Choindez, Michael Beuchat a eu l'idée de documenter l'activité de la fonderie, caméra au poing, en deux étapes. «Je filmais en 8 mm sans idée précise, parfois avec un trépied, accompagné par un chef, en oubliant le plan en contre-champ quand je filmais un sabot de frein», rapporte le mécanicien de précision.

À Delémont dimanche

Filmer la fonte en fusion et interviewer les ouvriers? Bien lui en pris: son film «Choindez, de feu et de fonte» fait salle comble dans les cinémas de la région. Il sera projeté ce dimanche à Delémont à 12h30, puis à Porrentruy le 19 mai prochain.

La production de tuyaux s'est arrêtée à Choindez le 18 octobre dernier, à 11h39. Une date charnière dans l'histoire industrielle jurassienne. Si des tuyaux sont encore empilés entre la route et les rails, c'est parce qu'une activité a été maintenue: revêtir de polyuréthane les tuyaux fabriqués désormais à Wetzlar (D), avant leur livraison jusqu'à l'autre bout du monde.

Alien et Tchernobyl

Une trentaine d'ouvriers sont encore engagés. Deux petits fours sont maintenus en activité pour des commandes particulière, mais ils sont électriques. Responsable de la production, Pascal Crevoiserat guide Michael Beuchat dans la grande halle désormais déserte.

«Alien», c'est la référence évoquée à l'intérieur, dans un décor tout en tuyaux, tandis que «Tchernobyl» sied mieux à l'extérieur, devant les box qui servaient à à stocker le métal, à l'exception du plomb et du chrome.

Depuis 1846

Là où la fonte faite de ferraille et de carbone coulait par un chenal à une température de 1500 degrés, Michael Beuchat évoque la perte d'un savoir-faire cultivé depuis 1846. Le problème qui a mené à des restructurations était logistique, depuis que les camions ont remplacé les wagons, avec le stockage d'un côté de l'usine et la livraison de l'autre.

La production de 600 tuyaux par jour avalait 150 tonnes de fonte. «Notre habit était vert, mais on était toujours noir...», sourit Michael Beuchat.

Dernière coulée

La dernière coulée après 175 ans d'activité a été vécue comme un enterrement. Une cérémonie empreinte d'«humilité», dixit Pascal Crevoiserat. La moitié du dernier tuyau de six mètres ayant été découpé en rondelles fixées sur un socle comme autant de souvenirs pour les collaborateurs, c'est l'avant-dernier tuyau coulé à 11h37 le 18 octobre dernier qui, à la fonderie, témoigne encore d'une époque révolue.

«Notre patron l'a dit: Choindez ne sera jamais mort», martèle Pascal Crevoiserat. Mais pour la gigantesque halle de 1941, où le four de 300 tonnes haut de 15 mètres était allumé au bois jusqu'à l'an dernier, aucune affectation n'a été décidée, même si dans un local sont déjà fabriqués des tricycles électriques vR3 de la marque vRbikes.

«Faisons de Choindez un Flon jurassien», proposait l'été dernier le loueur de skis, Philippe Comte, en référence au quartier branché de Lausanne. Une idée restée lettre morte.

Odeur et bruit

«La chaleur, l'odeur, le bruit: tout était prenant autour des braseros», disent d'une même voix Michael Beuchat et Pascal Crevoiserat, en évoquant la production de fonte en flux continu, avec 50 tonnes d'une traite, dans ce qui était le dernier haut-fourneau du pays.

Employé désormais à Delémont, dans une entreprise de décolletage, Michael Beuchat vit à Courgenay (JU) avec sa femme et ses deux filles. La caméra, Michael Beuchat l'a maniée pour filmer un restaurateur ambulant, des forts militaires et les abeilles de son beau-père, avec près de 70 000 vues sur Youtube.

Refus essuyé

Avec son documentaire «Choindez, de feu et de fonte», le réalisateur a frappé aux portes du festival Vision du Réel, à Nyon (VD). Le refus essuyé ne l'a pas affecté: projeté dans sa région, son film suscite une belle émotion chez tous ceux qui ont travaillé dans une fonderie qui a employé jusqu'à 700 ouvriers.

C'est comme si dans un film noir/blanc, le blanc était remplacé par le jaune: «Je reste fasciné par les couleurs de la fonderie, le contraste du jaune vif sur le noir», confie le réalisateur associé au Caméra Club Jura, qui voit son avenir de cinéaste passer par TV Ajoie.

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