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TravailUn mort chaque semaine sur les chantiers

Depuis août, c’est la série noire des accidents mortels, jusqu’à un par semaine en Suisse. Une des causes? Le boom des temporaires mal formés, engagés à la va-vite.

par
Anne-Florence Pasquier
Les risques d’accidents mortels sont plus élevés pour les temporaires.

Les risques d’accidents mortels sont plus élevés pour les temporaires.

Sébastien Anex

Les chantiers tuent. Depuis août dernier, les accidents mortels se succèdent: «Ecrasé par une plaque de marbre», «chute de six mètres depuis un toit» ou encore «renversé par une pelleteuse». Et chiffre inquiétant: chaque semaine, en Suisse, un ouvrier meurt sur un chantier. En Romandie, les accidents ne sont pas tous mortels, mais font des blessés graves. Cette loi des séries serait moins le fait de chantiers non conformes que d’un tout nouveau phénomène. Ainsi, comme l’indique au «Matin» Stéphane Bettex, chef du secteur génie civil et bâtiment à la SUVA, «sur les sept derniers accidents mortels ou graves enregistrés en Suisse romande, cinq concernaient des employés temporaires».

Pas du métier, mais embauchés

En dix ans, le nombre de travailleurs temporaires a explosé. On en compte aujourd’hui le double. La plupart de ces ouvriers ne sont pas formés. Ce sont eux qui connaissent le taux le plus élevé de risques d’accidents. Et la situation n’est pas près de s’améliorer, car «on assiste depuis cet été à un boom des temporaires. Sur une entreprise de 20 ouvriers, il n’est pas rare d’en rencontrer 4 à 5», ajoute Stéphane Bettex. Christophe Estermann, directeur romand de la sécurité au travail de la Société suisse des entrepreneurs, abonde dans ce sens: «La sécurité dépend beaucoup du niveau de formation et de la compétence des ouvriers.» Mais la racine du problème se trouverait ailleurs. «Nous, les entrepreneurs, sommes soumis à des pressions énormes. Les délais sont peu raisonnables, il faut régulièrement faire face à des pénalités financières par jour de retard. On a souvent tout juste signé le contrat qu’en dix jours à peine, il faut avoir préparé le chantier, créé les accès, mis en place les grues. Et vite trouver de la main-d’œuvre. L’entrepreneur n’a pas toujours la possibilité de dénicher la bonne personne formée», déclare-t-il. Malgré des agences d’intérim spécialisées – censées informer les candidats des dangers – le secteur de la construction est victime d’un manque de main-d’œuvre qualifiée, selon Dominique Ciavardini, directeur régional d’Adecco pour la Suisse romande: «On manque de tous les CFC du bâtiment, des machinistes aux grutiers.» La tentation pour les entrepreneurs d’engager du personnel intérimaire est d’autant plus grande que «depuis le printemps 2012, on vit un phénomène qu’on ne connaissait pas avant, un afflux de candidats en provenance de l’Espagne et du Portugal. Ils viennent spontanément se présenter», affirme Thierry Jacquier, le directeur romand d’Interibat. Mais, souvent, ils n’ont pas le profil requis.

Aucun contrôle du patron

Outre la barrière de la langue qui rend la sensibilisation aux mesures de sécurité difficile, un contremaître confie que «les mauvais ouvriers sont relégués au statut de temporaires et tournent ainsi pendant des années d’un chantier à l’autre. Ils n’ont jamais vraiment eu de patron pour contrôler s’ils respectaient la sécurité». Une réalité que déplorent les syndicats. «Si la nouvelle CCT entrée en vigueur cette année permet aux intérimaires d’obtenir un salaire équivalent aux ouvriers qualifiés, ils sont plus exposés aux accidents et représentent un danger pour les autres ouvriers», explique Dario Mordasini, responsable UNIA de la sécurité au travail. Rien n’empêche donc d’engager un intérim, expérimenté ou non. Reste la prévention et les contrôles. «Sur 5000 visites annuelles, 100 à 200 décisions sont prononcées et déposées pour stopper une activité sur un chantier», complète Stéphane Bettex, de la SUVA.

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