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InterviewUn Vaudois raconte sa captivité aux mains des talibans

Pierre Borghi, Franco-Suisse de 30 ans, raconte son enlèvement le 27 novembre 2012 en Afghanistan dans un livre qui paraît aujourd'hui chez First Editions.

par
Cléa Favre
La première chose que Pierre Borghi a demandée à sa libération: des chaussettes. Il raconte que cette paire neuve a été le premier des petits plaisirs après son évasion.

La première chose que Pierre Borghi a demandée à sa libération: des chaussettes. Il raconte que cette paire neuve a été le premier des petits plaisirs après son évasion.

AFP/Massoud Hossaini

«131 nuits otage des talibans» témoigne d'une solitude et d'une incertitude infinies. Mais surtout de la force mentale. Pierre Borghi est l'un des rares otages à s'être libéré seul.

Quand avez-vous décidé de tenter le tout pour le tout?

Après une analyse de risque bizarrement lucide. Pendant des mois, j'ai estimé que rester était le moins risqué. J'avais quelques indices de négociations: tout le monde avait intérêt à me maintenir en vie. Mais le jour où ils m'ont dit que l'échange n'aurait pas lieu, l'hypothèse de mourir était de plus en plus plausible. Une semaine s'est écoulée entre cette information et mon évasion. Une semaine atroce où je me demandais si ça allait être aujourd'hui, tout à l'heure, demain, s'ils allaient me laisser mourir de faim. Il fallait que je parte avant qu'ils reviennent me mettre une balle.

Vous avez été enlevé à Kaboul, alors que vous n'aviez que 500 mètres à faire…

Ça s'est passé très vite. J'ai été suivi par une Corolla blanche comme il y en a des milliers en Afghanistan, en sortant d'un restaurant. La voiture m'a dépassé. Trois hommes en sont sortis pour me fourrer dans le coffre.

Attaché et bâillonné dans le coffre, à quoi pensiez-vous?

C'est très surprenant mais on bascule rapidement dans un état de conscience extrêmement rationnel. Après l'affolement, l'adrénaline, je me suis dit qu'il fallait que je reste le plus calme possible. Pas que je déconne et que je panique car cela ne me mènerait nulle part. Si ce n'est vers une exécution sommaire.

Vous avez vécu la première partie de votre captivité dans un trou sous terre. A quoi ressemblaient vos journées?

C'était au départ un quotidien rempli de questions. Je ne savais pas s'ils allaient me prendre pour un espion, un soldat, un anonyme. Allaient-ils se rendre compte que je n'étais pas monnayable et se débarrasser de moi? Là ont commencé les «background checks», les interrogatoires pour savoir qui j'étais. Ensuite, c'est l'attente qui commence.

Après, vous avez été transféré…

Peut-être que j'ai été revendu à un autre groupe ou m'a-t-on déplacé à cause de combats. Ces dix jours-là ont en tout cas été surréalistes. Je les ai vécus quasi en famille avec mes nouveaux gardiens. On a joué aux cartes, mangé de la très bonne nourriture afghane, même si bien sûr on me rattachait la nuit et pointait un flingue sur ma tempe pour aller aux toilettes. J'en ai profité pour me remplumer un peu.

Mais on vous a remis dans un trou creusé dans la terre…

Je ne pouvais pas m'allonger ni m'asseoir. Je devais y faire mes besoins. Je ne me suis pas lavé pendant quatre mois et demi. Ça a été une période de dégénérescence et de peur quotidienne. L'attente. L'attente dans le noir. Les secondes et les minutes passent très lentement.

Comment l'avez-vous supporté?

Je m'évadais par le sommeil, le rêve, l'imaginaire. J'essayais de me mettre en situation de fugue mentale, dans un état proche de l'autohypnose ou la méditation. Dans les moments d'éveil, je chantais, je faisais des calculs, j'élaborais des sujets de thèse, je me racontais des histoires. J'ai fini par me raconter mon histoire: comment j'en étais arrivé là? C'est à ce moment-là que mon livre est né, même si je n'en connaissais pas encore la fin.

Vous avez écrit une liste de tout ce que vous vouliez faire si vous vous en sortiez. Qu'est-elle devenue?

Elle est affichée au-dessus de mon bureau. J'en ai fait une composition avec mes chaînes, le foulard que j'avais sur les yeux et le paquet de cigarettes que j'avais sur moi. C'est une relique qui restera là pour me rappeler cette période. J'avais écrit que chaque jour de ma vie sera après ça un cadeau bonus. C'est le cas et c'est le plus important. Il y avait des choses simples comme passer du temps avec mes proches, cuisiner, voir le ciel.

Vous avez donné des petits noms à vos geôliers. Vous éprouviez une sorte d'amour-haine?

C'était mes seules ancres vers l'extérieur et l'humanité. Ces quelques secondes de conversation étaient mon seul contact. Ils me permettaient aussi de voir la lumière en entrouvrant la trappe. Mais oui, c'était une relation totalement tordue. J'étais complètement dépendant d'eux. Je demandais même des nouvelles des animaux de la maison. Alors que, eux, refusaient de se souvenir de mon nom, de savoir qui j'étais. J'étais comme un animal de ferme auquel on ne s'attache pas car un jour on devra l'abattre.

On vous annonce que vous allez bientôt mourir. Vous imaginez les différentes manières d'être tué. Et ce que vous voulez, c'est mourir propre…

Il n'y a pas eu de torture violente. Mais cette vie dans la crasse, réduit à un animal. Tu baignes dedans et n'as aucun moyen de t'en débarrasser. Tu deviens un truc puant qui traîne et qu'on va essayer de revendre. Je ne voulais pas partir dans cet état. Je voulais être propre le jour de ma mort. Pas défiguré. Retrouver mon humanité.

Quelles traces cet enlèvement a-t-il laissées?

Ça m'a stoppé net dans mes projets. C'est ça qui me laisse le plus d'amertume. Mes ambitions n'ont pas pu aboutir. J'ai passé un an à ruminer. Maintenant que c'est craché sur le papier, je vais m'en débarrasser. C'est l'effet cathartique que je recherche. Ces 320 pages vont, j'espère, se tourner très vite. Je me sens maintenant plus fort pour la suite.

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