Livres - Une BD qui vous saisit à bras-le-corps
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LivresUne BD qui vous saisit à bras-le-corps

Avec «L’Étreinte», Jim et Laurent Bonneau livrent leur version des «Choses de la vie», un récit élaboré d’une manière étonnante.

par
Michel Pralong
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Pour le personnage principal, le dessinateur lui a donné les traits de son ami sculpteur, Olivier Delobel.

Pour le personnage principal, le dessinateur lui a donné les traits de son ami sculpteur, Olivier Delobel.

Laurent Bonneau et Jim/Éditions Grand Angle
Inspirée d’une vraie photo prise par Jim, cette femme sur la plage va obséder le héros.

Inspirée d’une vraie photo prise par Jim, cette femme sur la plage va obséder le héros.

Laurent Bonneau et Jim/Éditions Grand Angle
Des scènes comme des ralentis de cinéma.

Des scènes comme des ralentis de cinéma.

Laurent Bonneau et Jim/Éditions Grand Angle

En vacances avec sa compagne, à Cadaqués, en Espagne, un sculpteur prend une plage en photo. Sur cette plage, une jeune femme, étendue à plat ventre sur une serviette de bain, lit, le visage caché par ses cheveux. Son pied gauche est en l’air. Cette image, l’homme la contemple, fasciné, dans la voiture qui ramène le couple en France. C’est elle qui conduit. Et alors qu’il a les yeux rivés sur son smartphone, c’est l’accident, brutal!

L’homme s’en tire avec quelques blessures, sa compagne, elle, est dans le coma. Elle ne se réveillera peut-être pas. Mais Benjamin, le sculpteur, est obsédé par la femme sur la plage. Il faut qu’il la retrouve. Sa vie est vouée à cela et à l’attente du sort de celle qu’il aime. Retours à Cadaqués, rencontres avec des candidates potentielles pour être celle sur la photo, partage d’angoisses et d’espoirs avec d’autres visiteurs à l’hôpital, le héros va traverser une période étrange, comme suspendue et errante. Ceci sur 300 pages. Et le lecteur suit, intrigué, fasciné, ému. Happé, surtout.

Écrit comme un cadavre exquis

Cette histoire n’est pas comme les autres, même si la référence au film «Les choses de la vie» est explicite. Michel Piccoli y revoyait toute son histoire avec Romy Schneider le temps d’un accident de voiture. L’accident est là, aussi, la compagne du sculpteur se prénomme Romy et Michel Piccoli apparaît même au volant dans un passage fantasmé. Mais l’originalité de «L’Étreinte» tient beaucoup à sa création, un jeu de cadavre exquis entre le scénariste Jim et le dessinateur Laurent Bonneau, comme nous l’explique ce dernier.

«Cela faisait longtemps que nous voulions travailler ensemble avec Jim, mais pas selon le schéma classique. Nous avons choisi un processus expérimental, chacun envoyant quelque chose à l’autre, qui rebondissait dessus. J’ai commencé par des images que j’avais prises d’un ami sculpteur, Jim a répondu avec la photo de cette femme sur la plage».

La photo existe bien et, comme le héros, vous ne savez pas qui est cette femme. Elle pourrait se manifester alors si elle lit le livre?

Oui pourquoi pas, nous y avons pensé, avec Jim, on verra. Reste que c’est de là que tout est parti. Lui écrivait des dialogues sur des scènes que j’avais dessinées ou m’envoyait des fragments d’histoire. Moi, je suis allé filmer mon ami sculpteur, Olivier Delobel, à Cadaqués, car tous mes personnages sont basés sur des images réelles. Nous avancions ainsi, par séquences, avec énormément de vides à remplir. L’idée était à chaque fois de surprendre l’autre.

Tout le récit a été réalisé ainsi?

Non, 150 planches, qui ont été faites sans connaître l’ensemble de l’histoire. Nous avions déjà le titre, l’idée, mais pas l’histoire. Et puis j’ai dû m’arrêter trois mois, pour la naissance de mon fils et Jim en a profité pour imaginer le reste, ficeler le tout, le reste des planches a donc été dessiné ensuite en se basant là-dessus.

C’est cela qui donne ce sentiment que les événements arrivent comme cela, sans forcément de logique, qui fait que l’on ne s’indigne même pas de l’obsession du héros pour une photo alors que la femme qu’il aime peut mourir. Vous avez fait une BD impressionniste, non?

Oui, c’est cela. Les impressions, je suis parti de cela pour créer les images. C’est un récit qui va au rythme de la vie, une perception un peu confuse, c’est très proche de l’humain. Le héros, en s’accrochant à cette photo, s’accroche à la vie.

Sculpteur, il décline en grande quantité un buste de sa compagne. En vrai, ce buste, il existe?

Oui, mon ami sculpteur l’a vraiment réalisé. Et le personnage de sa compagne dans la BD est sa compagne dans la vie. Alors que la femme de dos sur la couverture, c’est la mienne.

Il y a beaucoup de rythmes différents également dans cet album, on a même l’impression même de voir des ralentis alors que ce sont des images figées.

Tant mieux si vous avez ressenti cela, c’était l’intention. Dès le début je voulais faire un album avec des temps longs et courts, avec des mouvements de cinéma, une caméra qui tourne.

Quelle technique de dessin avez-vous utilisée?

D’abord je filme des gens en vrai, pour les postures, les expressions, les attitudes. Puis je dessine cela à la mine de plomb avec des à-plats informatiques. Avec le graphite, je joue beaucoup sur la texture et je n’utilise qu’un nombre restreint de couleurs.

Comment refaire une BD plus traditionnelle après celle-ci?

J’essaie de ne jamais en faire ainsi et puis je peins, je filme également (des œuvres à voir sur son site, laurentbonneau.com). Là je termine un livre de peinture sur les Albères, massif pyrénéen près d’où je vis. Puis je ferai un récit illustré et en BD sur des vers libres que je compose.

«L’étreinte», de Jim et Laurent Bonneau, Éd. Grand Angle, 312 pages

«L’étreinte», de Jim et Laurent Bonneau, Éd. Grand Angle, 312 pages

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