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Une enquête de Camille Krafft
29.06.2017 à 07:35

Une étrange filiale inaugurée en Croatie en février 2015

Chapitre 7

Pas d’avion, qu’à cela ne tienne: rien n’empêche la société de vendre tout de même des billets pour des vols ZeroG, quitte à régler les détails après. En décembre 2014, S3 lance une vente express de tickets à prix cassés, malgré les mises en garde de son propre avocat: «Je renouvelle ici ma pressante recommandation consistant à ne pas vous engager dans cette voie que je considère dangereuse pour S3.»

L’homme de loi rencontre peu de succès: «Faut qu’il se relaxe, Me X., écrit l’un des directeurs à un autre. Il s’agit de recettes reçues d’avance sur de futures prestations qui ne seront exécutées que si on a toutes les autorisations… C’est peut-être hors règlement mais bon on n’a causé aucun préjudice jusqu’à maintenant.» L’opération aura donc lieu. Deux autres mises sur le marché seront organisées en 2015 et 2016.

Les billets ZeroG comme seule source de revenus

La vente de billets pour des vols ZeroG, dont une partie a été remboursée aux clients par les intermédiaires, aura représenté la seule source de revenus de S3. La question de savoir si le produit de la vente n’a été utilisé que pour payer les frais courants ou si une partie a disparu est toujours pendante. Au mois de janvier, le procureur fribourgeois Raphaël Bourquin nous confirmait que cet aspect serait «très probablement» abordé au cours de son enquête.

En février 2015, l’équipe de Swiss Space Systems se rend à Zagreb pour le vernissage de sa filiale croate. L’idée est de lever des fonds européens pour la construction d’un Spaceport à Udbina, dans l’ouest du pays.

Un autre mégalomane

Sur place, Pascal Jaussi a son pendant croate, également mégalomane, que tout le monde appelle «Sony». L’homme vante ses contacts au gouvernement et auprès des grandes entreprises du pays, multiplie les déclarations délirantes dans les médias locaux.

En janvier 2017, après avoir retiré son recours contre la mise en faillite de la holding payernoise, Pascal Jaussi annoncera que cette dernière serait reprise par sa filiale croate, elle-même endettée. Quelques jours plus tard, le directeur de Swiss Space Systems Croatie déclarera avoir racheté la société suisse. Depuis, plus rien.

Tout le monde veut toujours croire que tout va bien

Vu de loin, le soleil brille toujours à Payerne. Alors qu’elle inaugure sa filiale, Swiss Space Systems reçoit un trophée de la Chambre du commerce franco-suisse. Un mois plus tard, elle annonce son entrée en Bourse. En mai, Pascal Jaussi et l’un de ses directeurs sont lauréats 2015 du Forum des 100.

Mais cela ne remplit pas les caisses de la société, qui cherche toujours des financements. À mesure que Dassault s’éloigne et que les créanciers la pressent, Swiss Space Systems se rapproche d’entités douteuses. Le 7 décembre 2014, Pascal Jaussi signe un accord d’investissement avec un groupe hongkongais pour un montant démentiel de 425 millions de dollars, dont 125 millions doivent servir à l’acquisition d’un Airbus A380, précise le contrat. L’accord est passé au nom d’une nouvelle société créée au Luxembourg. Les échanges avec le représentant chinois se font via un intermédiaire qui utilise une adresse Gmail et réclame 5 millions d’honoraires. Mais l’investissement promis n’aura pas lieu.

«Nos banques nous menacent d’une action en justice»

Pascal Jaussi, parton de Swiss Space Systems dans un email envoyé en septembre 2015

Le 28 septembre 2015, Pascal Jaussi contacte l’intermédiaire: les documents produits durant les négociations précédant la signature du contrat, dont une preuve de fonds de 30 milliards de dollars, sont des faux. «Nos banques nous menacent d’une action en justice», précise le patron de Swiss Space Systems. Cela ne l’empêchera pas, deux mois plus tard, de verser le contrat en question au bordereau des pièces transmises au Tribunal d’arrondissement de la Broye et du Nord vaudois pour requérir un ajournement de faillite, qui sera accordé.

En octobre 2015, dans un mail ayant pour objet l’image de S3 à Paris, l’un des cadres de la start-up, qui a sondé ses contacts, met les dirigeants de l’entreprise en garde: «Nouveaux comptes rendus de bruits sur les fonds mafieux chinois.(…) Modification préoccupante de la perception du projet (…), qui glisse de plus en plus du rêve et de l’espoir (bénéfices directs et peut-être faciles du caractère attractif du projet) vers le doute, voire la suspicion.» Aurait-on davantage de flair dans la capitale française que dans la Broye vaudoise?

Une étrange inondation

Durant la nuit du 12 au 13 octobre 2015, un événement étrange a lieu dans les bureaux de Payerne. Une inondation, qui laisse les locaux informatiques «hors d’usage». Lors d’une séance organisée la veille devant ses collaborateurs, Pascal Jaussi avait annoncé avoir déposé une plainte pour «espionnage industriel». Swiss Space Systems est alors surtout harcelée par sa banque: la start-up n’arrive même plus à payer ses intérêts. «Les fonds ont dû être alloués en urgence pour le remplacement des composants critiques susmentionnés», annonce un directeur dans un e-mail adressé à la banque le 14 octobre.

L’histoire de Swiss Space Systems, c’est aussi une somme de souffrances individuelles.

À la fin de l’année, les dettes totales se montent à 34 millions. La start-up annonce une «restructuration provisoire» (elle ne garde qu’une vingtaine d’employés) dans l’attente d’une «concrétisation de la part de ses investisseurs» ainsi que le report de son entrée en Bourse «à cause de l’instabilité des marchés». Dans la foulée, Swiss Space Systems demande un ajournement de faillite.

Durant les mois qui ont précédé, certains cadres et collaborateurs ont mis de l’argent de leur poche, parfois plusieurs milliers de francs, pour payer des factures. «Il nous faut respecter les engagements pris, annonce un des directeurs dans un courriel envoyé le 14 juillet 2015. (…) La situation est tellement scabreuse que je propose que si vous n’avez pas les fonds, je vous les transfère de mes avoirs privés pour payer ces 11 000 francs». L’histoire de Swiss Space Systems, ce n’est pas juste celle d’une start-up qui s’est cassé les dents sur ses propres ambitions. C’est aussi, surtout, une somme de souffrances individuelles.

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