Tradition: Une grande gueule au grand cor

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TraditionUne grande gueule au grand cor

«Le Matin» rencontre ceux qui, dans l'ombre, «fabriquent» le 1er Août. Visite de l'atelier de Gérald Pot, facteur de cors des Alpes.

par
Raphaël Pomey
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Gérald Pot travaille dans le sous-sol de son chalet. Un cadre modeste pour des instruments de pointe.

Gérald Pot travaille dans le sous-sol de son chalet. Un cadre modeste pour des instruments de pointe.

Yvain Genevay
Gérald Pot dessine la forme du pavillon sur la planche brute, qui sera ensuite découpée.

Gérald Pot dessine la forme du pavillon sur la planche brute, qui sera ensuite découpée.

Yvain Genevay
Gérald Pot ponce jusqu'à obtention de la forme souhaitée. Les autres pièces – les «rallonges» – suivront.

Gérald Pot ponce jusqu'à obtention de la forme souhaitée. Les autres pièces – les «rallonges» – suivront.

Yvain Genevay

«Bah, foutu pour foutu…» Après quarante-quatre ans à fabriquer des cors des Alpes, Gérald Pot ne s'embarrasse plus guère de précautions de sécurité. Alors, c'est sans lunettes protectrices que notre homme s'apprête à meuler son instrument, ce matin, dans le sous-sol de son chalet de Choëx (VS). «Tu vois, l'espérance de vie, c'est huitante ans. Et moi je suis là», rigole-t-il en désignant le chiffre 73 sur son mètre. «Alors bon…»

Un apprentissage à la dure

Le cor des Alpes, ce retraité de l'ancienne usine chimique Ciba de Monthey est tombé dedans à 29 ans. «J'avais entendu quelqu'un jouer d'un instrument proche, et j'ai décidé d'aller en acheter un chez Pierre Cochard. Agé de 25 ans de plus que moi, il déplorait que personne ne veuille prendre la relève.» Les deux hommes se lieront d'une profonde mais rude amitié, même si l'aîné restera toujours avare en compliments: «Quand j'ai fait mon premier cor des Alpes, il a soufflé dedans et a juste dit: «Tout faux.» Cette relation trouvera quand même un bel aboutissement quand le maître achètera un instrument à l'élève, après des années.

A la retraite depuis quatorze ans, Gérald Pot continue de produire ses instruments à raison d'environ huit à dix pièces par an, avec une petite radio pour principale compagne de travail. «Je ne me vois pas à rester à rien fiche toute la journée devant la télé», précise-t-il. Depuis quelque temps, il peut même compter sur un élève de 24 ans, venu piocher dans ses techniques. «Moi, j'ai appris. Pourquoi pas transmettre?»

Vers l'industrialisation?

Lui-même musicien depuis son plus jeune âge, Gérald Pot ne jouera pas ce 1er Août. Trop imparfait, désormais: «J'ai la maladie du musicien, mes lèvres tremblent.» Cela ne l'empêchera pas de songer avec fierté à ses cors qui, à travers la Suisse et même le monde, notamment dans l'Utah, aux Etats-Unis, résonneront pour la fête nationale. «J'ai joué au Royal Albert Hall, à Londres, à Moscou, à Paris», se souvient-il. Un regret? «J'avais été invité pour jouer sur la place Tian'anmen, mais j'ai préféré aller aux chamois, une année. Cette fois, j'ai loupé propre. Et je pense que je n'en ai même pas attrapé un.»

Des artisans comme Gérald Pot, le pays n'en compte plus qu'une poignée. Mais, en Suisse comme d'ailleurs en Allemagne, des instruments produits de manière industrielle commencent à s'imposer. L'avenir de l'instrument? «Je n'espère pas, commente Pierre-André Aeschimann, président de l'Amicale romande des joueurs de cor des Alpes. Lui non plus ne jouera pas, d'un village à l'autre, samedi: «Maintenant, je préfère envoyer les jeunes.» Une décision qui lui évitera de connaître le stress infini des joueurs lors de la fête nationale: «Certains sont demandés un an à l'avance et passent de village en village. Le 1er Août, c'est vraiment la folie.» Une folie qui ne serait pas la même sans cor des Alpes.

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