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AvancéeUne greffe inédite redonne de l’espoir aux paraplégiques

Un paraplégique, dont la moelle épinière avait été sectionnée, peut marcher à nouveau après qu’on lui a greffé ses propres cellules olfactives. Une première, qui ouvre le champ à d’autres recherches.

par
Stéphany Gardier
DR

Vous êtes en train de marquer l’histoire. Ce que vous faites est pour moi plus impressionnant que le premier homme marchant sur la Lune.» C’est ce qu’a déclaré Geoffrey Raisman, directeur de l’Institut de Neurologie du University College de Londres et auteur d’une recherche marquante, à Darek Fidyka, paraplégique. Darek Fidyka, 40 ans, ne pouvait plus marcher suite à une agression au couteau en 2003 qui avait causé une section quasi totale de sa moelle épinière.

Onze ans plus tard, il apparaît dans l’émission «Panorama» de la BBC debout, certes entre des barres fixes ou avec un déambulateur et un appareillage aux pieds, mais bel et bien en train de marcher. Ce résultat a été obtenu grâce à une greffe de ses propres cellules olfactives, réalisée en 2012. Une méthode sur laquelle le scientifique britannique travaille depuis de longues années, mais qui n’avait été testée jusqu’alors que sur des animaux.

Neuf lésions sur dix sont d’origine traumatique

La moelle épinière, ensemble de milliers de nerfs descendant depuis le cerveau à l’intérieur de la colonne vertébrale, assure la communication entre la peau, les muscles, les articulations et le cerveau. Une lésion de la moelle au-dessus de la septième vertèbre cervicale induit une tétraplégie, paralysie des quatre membres, toute lésion plus basse cause une paraplégie.

Un demi-million de personnes dans le monde sont victimes chaque année de lésions médullaires, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). «La moelle est rarement sectionnée, mais une compression due à une fracture des vertèbres suffit à créer des troubles neurologiques graves et irréversibles, précise Didier Martin, chef du service de neurochirurgie à l’Hôpital universitaire de Liège, en Belgique. Mettre un casque et boucler sa ceinture sont des conseils banals, mais quand il n’y a pas de traitement, la prévention est primordiale.» En effet, plus de 90% des lésions sont d’origine traumatique, consécutives le plus souvent à des accidents de la route et à des chutes.

Dans la pratique clinique quotidienne, le pronostic neurologique est plutôt lié à l’état neurologique initial juste après le choc, selon John Duff, neurochirurgien spécialiste de la moelle au CHUV de Lausanne. Aujourd’hui, beaucoup de progrès ont été réalisés en réanimation, transport, diagnostic – plus rapide et précis grâce notamment à l’IRM – et en chirurgie, ce qui évite que la moelle ne subisse des altérations secondaires. Si ces facteurs favorisent la récupération des patients dans la période de réhabilitation. «on ne sait toujours pas régénérer la moelle épinière», insiste le médecin.

Le problème est que «les cellules de la moelle épinière et du cerveau, contrairement à celles des nerfs périphériques, ne sont pas programmées pour se renouveler, et leur environnement empêche la repousse des fibres nerveuses», explique Andreas Steck, professeur de neurologie à l’Université de Bâle et président du comité scientifique de la Fondation internationale pour la recherche en paraplégie (IRP). Modifier cet environnement est un axe majeur de la recherche.

Pour cela, Geoffrey Raisman, a misé sur les cellules dites engainantes des bulbes olfactifs. Elles ont la particularité de secréter des molécules capables de favoriser la repousse des cellules nerveuses. «La greffe de cellules olfactives ne constitue cependant qu’une étape du protocole suivi par le patient, relève Andreas Steck. La chirurgie comprend aussi une résection de la cicatrice autour de la lésion ainsi que la greffe de fragments d’un nerf périphérique pour «faire un pont» entre les deux extrémités de moelle lésées.»

Les médecins insistent aussi sur le programme de réhabilitation hors du commun suivi par Darel Fikyda: cinq heures par jour, cinq jours par semaine pendant plusieurs mois avant et après l’intervention. «Difficile donc de déterminer le rôle joué par la seule greffe de cellules olfactives. C’est une avancée stimulante pour la recherche. Mais avant qu’elle ne devienne une réalité thérapeutique, il faudra confirmer ces résultats chez d’autres patients», conclut Andreas Steck.

Repousse des fibres nerveuses

D’autres recherches, dont celles de Martin Schwab à l’Université de Zurich ou d’Elisabeth Bradbury au King’s College de Londres, ont également pour but de rendre l’environnement favorable à la repousse des fibres nerveuses. «Il ne faut pas imaginer que nous trouverons une molécule miracle contre la paraplégie, commente Didier Martin. Les approches multimodales, issues de recherches multidisciplinaires, semblent les plus prometteuses.»

C’est cette voie que suit le groupe de Grégoire Courtine à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) qui, à l’occasion de la publication récente de nouveaux résultats encourageants chez le rat, a annoncé le début d’essais cliniques en collaboration avec le CHUV à l’été 2015. «Il faut rester prudent et ne pas extrapoler trop vite aux humains les résultats obtenus sur les animaux, prévient John Duff. La moelle épinière d’un rat n’est pas en tout point semblable à celle de l’homme. Surtout, notre motricité de bipède est bien plus complexe que celle d’un quadrupède.»

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