Témoignages: «Une grosse, grosse catastrophe, cette armée à domicile!»
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Témoignages«Une grosse, grosse catastrophe, cette armée à domicile!»

Depuis lundi dernier, c’est la bérézina pour le service militaire lancé en télétravail, Covid-19 oblige. Deux recrues racontent leur expérience, au matin.ch.

par
Christophe Pinol
L’école de recrue par télé-travail n’a pas fonctionné idéalement cette semaine car «les serveurs du site étaient déjà surchargés», nous expliquent deux apprentis soldats.

L’école de recrue par télé-travail n’a pas fonctionné idéalement cette semaine car «les serveurs du site étaient déjà surchargés», nous expliquent deux apprentis soldats.

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Comme pour près de 4800 autres Suisses et Suissesses, le Genevois Christophe Vieira, 23 ans, a débuté lundi dernier son école de recrue d’une manière pour le moins inédite: sans uniforme, ni marche au pas ou de salut militaire à maintenir pendant de longue minutes. «Je me suis tranquillement préparé mon petit-déjeuner et je l’ai pris dans ma chambre, sur mon lit, avec mon laptop à côté de moi, en entamant mes premiers cours made in Covid-19!»

Pandémie oblige, l’armée a en effet lancé cette année un vaste programme d’instruction militaire à distance pour le 40% des 12'000 premiers appelés 2021. Le tout à travers un site d’e-learning chargé de procurer aux apprentis soldats, durant 3 semaines, des exercices individuels à base de documents PDF et autres vidéos explicatives. Objectif? «Effectuer la plupart de la théorie à la maison, avant de rejoindre leurs camarades sur le terrain le 8 février, afin de diminuer les risques d’infection au sein des troupes en caserne», nous explique le porte-parole de l’armée Stefan Hofer.

«Je vous encourage à vous engager à fond, même si vous n’êtes pas encore dans un environnement militaire», leur recommande le commandant de corps Hans-Peter Walser, dans une vidéo postée sur le site, tout en rendant attentif les recrues aux tests qui les attendent à leur arrivée en caserne. Il s’agira alors de voir si celles-cu ont bien potassé leurs cours, tant théoriques que physiques. Avec pour sanction de devoir faire des heures supplémentaires si ça devait ne pas être le cas.

Plateforme en panne

Apprentissage des grades militaires, séances de pompes, prise de connaissance du fusil d’assaut, exercices de marche et enseignement de quelques rudiments sur les armes nucléaires, chimiques et biologiques figurent donc au menu de cette école de recrue façon télétravail pour laquelle l’armée a prévu 6 heures quotidiennes. Mais avec le luxe, pour ces appelés, de pouvoir choisir le moment et l’endroit pour les effectuer. Et surtout sans caporal hurlant ses instructions à leurs oreilles… Le rêve, à priori. Oui, sauf que lundi passé, le coup d’envoi des manœuvres a été marqué par un faux départ retentissant.

«Lorsque j’ai voulu me connecter, à 9h15, les serveurs du site étaient déjà surchargés, nous explique la recrue genevoise Alexandre Soares, 24 ans, affecté aux troupes blindées à Thoune. On cliquait sur un lien et la page mettait entre 30 et 45 minutes pour se charger. Une autre recrue, un ami, était avec moi et il n’est arrivé à se loguer que 4h plus tard. Ça a été une grosse, grosse catastrophe! Mardi, même topo. Mercredi, c’était encore pire, avec cette fois un message affichant «Certaines fonctionnalités ne sont malheureusement pas opérationnelles. Une solution est en cours d’élaboration. Merci de votre compréhension». Sauf qu’aucun module de cours – je les ai tous essayés – n’était cette fois accessible. Et depuis, c’est pareil! Dans mon entourage, tout le monde est à la même enseigne».

Seul son compatriote, futur soldat de logistique, semble avoir échappé les deux premiers jours à ces perturbations. Mais à des horaires guère praticables, avant 7h du matin et après 10h le soir. Et depuis, tout est au point mort. Stefan Hofer semble toutefois minimiser le problème: «Non, le système fonctionne. Il est stable. Il est juste très lent… On est en train de rétablir les problèmes mais ça risque de durer encore quelques jours, parce qu’on ne peut y travailler que la nuit ou le weekend».

Apprendre à manipuler son fusil… sans fusil

Question cours, nos deux recrues genevoises se sont pour l’instant concentrées – non sans mal – sur le module du fusil. «Franchement, c’est ardu de se retrouver avec un PDF de 90 pages à lire normalement en 4 heures, bourré de termes techniques, sans pouvoir manipuler l’objet en question, continue Alexandre Soares, avec simplement quelques rares dessins en 2D pour nous aider. C’est limite bourrage de crâne. Arrivé à la fin, j’avais l’impression de n’avoir rien retenu et j’ai peur qu’une fois sur place, on soit obligé de tout reprendre à zéro».

Même sentiment pour Christophe Vieira: «On nous demande d’apprendre à tenir ce fusil sans l’avoir sous la main… c’est absurde. Par contre, j’ai trouvé intéressant le questionnaire qui ponctue chacun des modules de cours. Une voix nous pose 30 questions. On répond, notre résultat s’affiche automatiquement et on peut refaire le test à loisir».

Mais face à ces problèmes persistants de bande-passante, l’inquiétude monte chez les recrues: «Je suis pompier volontaire dans le civil, poursuit Alexandre Soares… Pour dire que j’ai l’habitude de la rigueur, de la hiérarchie, et là je voulais faire ces cours de manière sérieuse, m’impliquer. Mais on ne nous en donne pas les moyens. Du coup, quand on pense à ceux qui sont en caserne et qui avancent de leur côté, ça angoisse».

Quand il a appris dans les médias que certains allaient devoir faire leur école de recrue en ligne, Christophe Vieira a d’ailleurs prié pour ne pas en faire partie. «Je me réjouissais franchement de faire mon service en caserne et je redoute maintenant le moment où on va rejoindre ceux qui ont pu le faire de cette manière. J’ai un cousin gradé, qui est justement en train de s’occuper de recrues «normales», et il m’expliquait avoir déjà accompli avec elles bien plus que ce que j’ai pu faire jusqu’à maintenant. Non seulement en quantité mais aussi de manière plus approfondie et surtout en ayant le matériel entre les mains».

De ce côté-là, l’administration militaire se veut rassurante: «Le 8 février, il n’est pas question de mélanger des recrues ayant effectué leurs cours en caserne avec celles les ayant pratiqué à la maison, continue le porte-parole. Et pour compenser ces quelques jours perdus, on va maintenant adapter les tests chargés de vérifier le travail effectué par les appelés à la maison. On va surtout trouver des solutions pour qu’à la fin de l’ER, chacun devienne soldat avec la formation adéquate pour remplir sa fonction».

On se rabat sur le sport

En attendant, les recrues peuvent toujours se consacrer à leur formation sportive. De ce côté-là, l’armée a prévu en moyenne 4h d’entraînement hebdomadaire avec l’application Ready #teamarmée, elle, heureusement opérationnelle, et capable de livrer un programme personnalisé sur la base des performances physiques accomplies lors du recrutement des futurs soldats et de leur affectation propre.

Mais pour l’heure, les deux Genevois se consolent en profitant des bons plats de maman, du luxe de prendre une douche quand bon leur semble ou de répondre aux messages des potes en plein milieu d’un cours sans craindre les remontrances d’un gradé. «On aurait tort de s’en priver, entonnent-ils en cœur, mais franchement, on aurait de loin préféré être en caserne. On vient de recevoir un email nous expliquant qu’on devrait pouvoir se connecter sans problème dès lundi prochain. On verra si on peut enfin entamer notre école de recrue…».


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