Mexique – Une mère éplorée cherche son fils: «Je voudrais juste un os»
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MexiqueUne mère éplorée cherche son fils: «Je voudrais juste un os»

Les disparitions ont commencé avec la «guerre sale» des autorités contre les mouvements révolutionnaires des années 1960-80. Des ossements sont encore recherchés.

Le campement de recherche d’ossements, à La Bartolina

Le campement de recherche d’ossements, à La Bartolina

AFP

«Je voudrais juste un os». Désespérée, une mère supplie un soldat pour qu’il lui laisse une chance de retrouver les restes de son fils, un parmi les quelque 94’000 disparus qui hantent le Mexique. La mère-courage, qui a perdu la trace de son enfant il y a un an, négocie avec les forces de sécurité l’accès à un ancien champ de maïs dans l’Etat de Tamaulipas (nord-ouest), où une demi-tonne de restes humains ont été retrouvés depuis 2017.

«Répondez-moi! Vous n’avez pas d’enfants?» insiste la femme d’une cinquantaine d’années face à des militaires qui font la sourde oreille. «Je voudrais juste un os de mon fils pour qu’il repose à côté de mon mari.» Ce dialogue de sourds éclate à quelques kilomètres de la capitale de l’Etat, Matamoros. A la frontière avec le Texas, la zone est frappée par la violence des narcotrafiquants, en l’occurrence le Cartel du Golfe.

La Bartolina est considérée comme un «camp d’extermination», selon la Commission nationale de recherche des disparus (CNB, officiel). Le site est interdit d’accès même pour les familles de victimes. La maman, qui refuse de décliner son identité pour raisons de sécurité, n’a aucune preuve que les restes de son fils se trouvent quelque part ici sous terre. Mais elle a décidé de venir après avoir appris qu’un de ces collectifs de victimes serait présent – souvent des mères qui dénoncent «l’inefficacité» des autorités et entreprennent leurs propres recherches.

«Crime organisé»

Voie de passage de la drogue vers les Etats-Unis, l’Etat de Tamaulipas qui compte 11’667 disparus est le plus touché par le phénomène, avec celui de Jalisco (ouest). Au total, le Mexique compte 93 à 94’000 personnes disparues, d’après les chiffres officiels. Ces disparitions ont commencé avec la «guerre sale» des autorités contre les mouvements révolutionnaires des années 1960-80.

Leur nombre a explosé autant que les assassinats à partir de 2006, quand l’ex-président Felipe Calderon a déclaré la guerre totale au narco-trafic. En 15 ans, le Mexique (126 millions d’habitants) a enregistré 300’000 assassinats, plus de 36’000 en 2020 soit une moyenne de 100 par jour. «Le crime organisé reste une des causes principales des disparitions», note Laura Atuesta du Centre d’enquête et d’expertise économique (Cide), en allusion au trafic de drogue, de migrants ou de carburant prélevé frauduleusement («Huachicol»).

Les autorités évoquent aussi «la corruption des forces policières liées au crime organisé», comme l’a rappelé mi-novembre le sous-secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme, Alejando Encinas. Pour la plupart, les disparus sont des jeunes entre 15 et 30 ans, pris au piège de la pauvreté (43,9% de la population), du chômage (plus de 50% de la main d’œuvre travaille dans le secteur informel), du cercle vicieux de l’embrigadement ou simplement de la malchance d’avoir été là au mauvais moment.

Dans les zones de conflits entre police et «narcos», des jeunes filles sont enlevées et livrées à la traite des femmes. C’est le thème de «Noche de fuego», film mexicain de Tatiana Huezo qui a bouleversé cette année les Festivals de Cannes et Saint-Sébastien.

«Faites votre travail»

Retour à la Bartolina, sous un soleil de plomb. Maria Isela Valdez, 58 ans, à la tête du collectif de victimes, s’indigne contre les forces de sécurité qui empêchent les mères de passer. «Pourquoi la garde nationale (ndlr: un corps de sécurité créé en 2019), l’armée et la marine n’étaient pas là quand ils ont été enlevés, massacrés, torturés, enterrés, brûlés?»

Avec sa fille Delia, 38 ans, elle recherche son fils Roberto, enlevé dans la ville voisine de Reynosa en 2014. En juin 2019, la mère s’est agenouillée devant le président de la République, Andres Manuel Lopez Obrador, pour lui demander de l’aide. La fille a publiquement demandé en juin au Cartel du Golfe une trêve pour pouvoir accéder à la Bartolina et retrouver les restes de son frère.

La mère et la fille ont campé devant le parquet, avant d’obtenir enfin gain de cause: pouvoir se rapprocher du site. «Nous sommes ici pour que les autorités fassent leur travail, parce que si nous partons, elles ne vont rien faire», martèle Delia auprès de l’AFP.

Ce jour-là, elles obtiennent de rester sous une tente pendant que les médecins-légistes mènent leurs recherches. L’attente est longue et épuisante, sous une température de 40 degrés celsius dans cette région désertique où les serpents glissent entre les arbustes épineux. Finalement, des affrontements à balles réelles entre policiers et hommes armés abrègent le travail des experts.

«Regarder ailleurs»

«Les familles font toujours face à un système qui ne leur donne pas de réponse», soupire auprès de l’AFP Karla Quintana, leader de la CNB qui coordonne les recherches. Au total, 98% des délits au Mexique restent impunis et des milliers de corps non identifiés croupissent dans les morgues parce que la justice est débordée, dit-elle.

Le pays manque de médecins-légistes et les magistrats du parquet traînent des pieds pour conduire des investigations, poursuit Mme Quintana, alors que des infiltrations de criminels dans les organes de sécurité ont été dénoncées y compris par les autorités.

Le gouvernement, au pouvoir depuis fin 2018, affirme vouloir sortir de l’inertie. «Rien qu’entre mars 2019 et aujourd’hui, la CNB a réalisé avec les familles 2300 journées de recherche», a argué le sous-secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme mi-novembre.

Mais à l’issue d’une visite d’une dizaine de jours au Mexique au cours de laquelle une centaine de personnes ont disparu, le Comité de l’ONU contre les disparitions forcées a dénoncé vendredi «l’inefficacité» des autorités, l’arbitraire des décisions de justice à l’heure des recherche et la culture «d’impunité».

Mme Quintana, qui a fait état fin septembre de la découverte d’un nouveau «camp d’extermination» près de Nuevo Laredo, toujours dans l’Etat de Tamaulipas, déplore également l’apathie de la société mexicaine. Ces disparitions suscitent souvent l’indifférence. «On ne comprend pas comment avec des centaines de milliers d’homicides (...), avec des milliers de fosses clandestines et avec une impunité quasi-totale, la société mexicaine préfère regarder ailleurs», déclarait-elle récemment à l’édition mexicaine du journal espagnol El Pais.

Exception, l’affaire des 43 étudiants d’Ayotzinapa, disparus le 26 septembre 2014 dans des conditions troubles dans l’Etat de Guerrero (sud), a secoué le Mexique et au-delà. Mais sept ans après, seuls les restes de trois d’entre eux ont été retrouvés et identifiés.

Selon la version officielle de l’époque, les «43» ont été séquestrés et assassinés par une bande de narcotrafiquants appelés «Guerreros unidos». Une version largement invalidée, au point que l’ONU estimait en 2020 «fondamental que l’Etat mexicain continue d’apporter des réponses fiables aux familles».

(AFP)

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