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Une enquête de Camille Krafft
29.06.2017 à 07:31

Une start-up romande contre les Alémaniques

Chapitre 4

Forte de cette image de prestige, façon «success story» à l’américaine, l’équipe de Swiss Space Systems fait ses premiers pas sur un tapis rouge dans l’imaginaire collectif des Romands. Courant 2013, la start-up enchaîne les annonces: «partenariat» avec l’EPFL pour nettoyer l’espace de ses débris – en réalité, la société payernoise s’est engagée à faire un don de 163 000 francs, qu’elle peinera à honorer, au projet CleanSpace One de l’École polytechnique. Achat de quatre Airbus. Développement de vols ultrarapides pour relier New York à Genève en une heure en 2020. Ouverture d’une filiale américaine au Kennedy Space Center de cap Canaveral, le 18 octobre.

Point culminant de cette entrée en scène spectaculaire: en février 2014, la start-up est invitée par Présence Suisse aux Jeux olympiques de Sotchi, en Russie. En marge, elle signe de nouveaux partenariats avec des entreprises russes spécialisées dans les systèmes de propulsion spatiale. C’est là que Pascal Jaussi fera la connaissance d’un des personnages-clés de son histoire: l’administrateur vaudois Philippe Petitpierre, connu comme le président des sociétés gazières de Suisse romande, qui deviendra une sorte d’ange gardien pour la start-up dès le printemps 2015.

Le conseiller fédéral Schneider-Ammann les reçoit

Avant cela déjà, de nombreux soutiens s’affairent autour de la société. Le 13 décembre 2013, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann reçoit deux représentants de S3 qui ont l’opportunité de présenter les projets de la société. Au niveau fédéral, les deux points centraux sont l’utilisation de la base aérienne de Payerne par des civils et un accès à l’expertise de l’ESA (Agence spatiale européenne), précise Erik Reumann, porte-parole du Département fédéral de l’économie. Swiss Space Systems aura accès à des experts de l’ESA, comme le rappelle le Conseil fédéral en réponse à une question en septembre 2015, mais ne fera pas de demande pour être soutenue financièrement dans des activités technologiques de l’ESA.

RUAG et l'armée font faux bond

Au contraire, la start-up se plaint de ne pas avoir suffisamment de soutien de la part de Berne. Effectivement, le 19 février 2014, RUAG répond par la négative concernant une possible entrée au capital de la société. «Not aligned with our strategy» (pas aligné sur notre stratégie), assène alors l’entreprise aux mains de la Confédération, en précisant qu’elle «regrette sincèrement» cette décision. «On pensait que l’armée soutiendrait le projet. Mais si RUAG n’est pas assis à la table, toutes les portes se ferment, déplore un ancien directeur. La Suisse était pourtant coprésidente de l’Agence spatiale européenne. Il y avait une fenêtre de tir réelle, mais la Confédération n’a pas suivi. C’était un vrai projet d’ampleur comme on aime les détester par ici.»

Manque d'ambition regretté

Un e-mail envoyé par l’un des cadres en novembre 2014 résume bien l’état d’esprit des dirigeants à Payerne: «La spécificité unique de S3 (…), c’est à mon avis surtout d’embrasser le modèle entrepreneurial de la Silicon Valley qui se focalise sur «a big problem to solve», avec donc – et fait rare – une ambition mondiale (et la com qui va avec!) – il faut le reconnaître, il n’y a guère de start-up ambitieuse en Suisse; on est donc unique. (…) On a laissé l’occasion à la Suisse de participer à cette aventure mais celle-ci a préféré nous regarder du bord de la route, les yeux étonnés.»

Toujours, cette idée que le succès est assuré, comme si «la com» et l’ambition primaient le reste. Derrière, pourtant, employés et ingénieurs travaillent, se démènent pour faire avancer le projet. «Les gens pensent souvent que S3 était une coquille vide, regrette un ancien collaborateur. Mais ce n’est pas vrai. Tout le monde travaillait beaucoup. Il y avait avec nous des ingénieurs de l’ESA, de la NASA… c’est aussi pour ça qu’on y croyait.»

«Je suis un fan de S3 depuis le début et j’ai parfois l’impression que «Berne» n’a pas encore saisi l’excellence de cette start-up.»

Christophe Keckeis, ancien chef de l'armée suisse

Les soutiens extérieurs de Swiss Space Systems ont, eux, un état d’esprit plutôt «patriote romand». Leur but: «Lancer un mouvement destiné à replacer les justes atouts de la Romandie dans le contexte aérospatial», comme le résume un notable proche de la société en décembre 2015. «Je suis un fan de S3 depuis le début et j’ai parfois l’impression que «Berne» n’a pas encore saisi l’excellence de cette start-up», écrit en réponse Christophe Keckeis.

Lorsqu’il tente de convaincre le Conseil d’État vaudois de soutenir financièrement Swiss Space Systems, Philippe Petitpierre est sur la même ligne:«Les Suisses alémaniques n’attendent que cela (une faillite, ndlr) pour prendre le contrôle de ce programme au travers de RUAG, il faut juste s’en souvenir, et l’usine ne sera pas à Payerne, mais à Dübendorf avec l’appui de l’EPFZ…, écrit-il au conseiller d’État PLR Pascal Broulis le 19 juillet 2015. Je peux te dire que la solidarité et l’intervention des militaires et des politiques suisses alémaniques jouent pleinement en faveur de RUAG, Dübendorf et l’EPFZ! (...) La Suisse romande reste vraiment à l’arrière, à tous les points de vue.»

Dans le même courriel, l’administrateur explique également que «les députés PLR ont visité S3 mercredi matin (concours de circonstances), j’étais aussi présent malgré mes vacances. (…) Le président du groupe s’est exprimé en fin de présentation pour assurer S3 du soutien de la députation PLR (…), en précisant que M. Jaussi pouvait compter sur les députés PLR avec un projet d’une telle qualité!… Il faudra se souvenir des déclarations de bonne volonté!»

À l’été 2015, le réseau de soutien de la start-up est plus fort que jamais.

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