BD - Une vie de résistante racontée par celle qui l’a vécue
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BDUne vie de résistante racontée par celle qui l’a vécue

Madeleine Riffaud s’est engagée à 16 ans contre l’ennemi, a été capturée, torturée. Morvan et Bertail l’ont écoutée revivre cela et le restituent dans ce qui sera une trilogie.

par
Michel Pralong

La bande-annonce de «Madeleine Résistante»

Dupuis/YouTube

Des histoires de Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, on en a déjà vu et lu beaucoup. Mais celle-ci apporte quelque chose d’inédit: parce que c’est celle qui l’a vécue, Madeleine Riffaud, qui la raconte, en détail, au plus près de la réalité. Et que ce récit est retranscrit par le scénariste Jean-David Morvan et magnifiquement mis en images par le dessinateur Dominique Bertail. Cela donne ce premier tome d’une trilogie, «Madeleine, Résistante», une BD qui vous prend aux tripes.

L’album acquière en outre une tout autre dimension car, en préface, Madeleine y explique comment elle a dû se laisser convaincre, des décennies plus tard, de raconter son histoire. Et en BD, par-dessus le marché! Mais également parce que les deux auteurs évoquent, à la fin du livre et dans un journal dessiné, comment ils ont rencontré cette femme extraordinaire et les liens très forts qui se sont établis entre eux. Nous avons demandé à Dominique Bertail, venu au festival BDFIL, de nous en dire plus sur cette étonnante aventure éditoriale.

«Son dernier acte de résistance»

Le dessinateur nous l’avoue d’emblée, lorsque Morvan lui a proposé le sujet, il a d’abord été dubitatif. «Je ne suis pas très biopic, alors je n’étais pas très emballé. Mais j’ai tout de même rencontré Madeleine et ça a tout changé! Raconter sa vie, elle qui a 97 ans aujourd’hui, c’est son dernier acte de résistance, pour témoigner de ce que c’était vraiment, pour que cela ne soit pas oublié et empêcher que ce qu’elle a subi ne se reproduise. Mais ce n’est pas agréable pour elle de faire ressurgir tout cela, c’est souvent même très dur. Elle sait pourtant que son arme, ce sont ses mots».

Madeline aurait pu entrer en Résistance, parce qu’à 16 ans, un officier allemand lui botte les fesses. Parce qu’un jeune Français engagé dans la Milice, aux côtés de l’Occupant, la viole la nuit où il devait se contenter de l’héberger. Mais ce qui va vraiment la décider, c’est ce qui va se passer lors de son séjour au sanatorium où elle est soignée pour sa tuberculose. «Elle a tout le temps de lire et découvre le romantisme allemand. Elle sait alors qu’elle va préférer agir sur le monde plutôt que de le subir. C’est une vraie initiation, ce premier tome, et je ne pensais pas, elle non plus d’ailleurs, que cet épisode du sanatorium allait prendre autant de place. Moi qui m’engageais aussi dans cette aventure pour dessiner de l’action et Paris à cette époque! Mais cela viendra par la suite.»

«Madeleine, Résistante: la Rose dégoupillée», de Riffaud, Bertail, Morvan et de la Maison, Éd. Dupuis, coll. Aire Libre, 128 pages.

«Madeleine, Résistante: la Rose dégoupillée», de Riffaud, Bertail, Morvan et de la Maison, Éd. Dupuis, coll. Aire Libre, 128 pages.

Cette BD est un travail d’équipe, un processus à quatre: Madeleine raconte, Morvan retranscrit, Éloïse de la Maison vérifie les faits, les lieux les dates et Bertail dessine. «Mais je requestionne Madeleine, pour savoir par exemple par quelle porte des arènes de Lutèce elle est entrée pour rencontrer le chef de son réseau. Ce sont des détails, mais c’est important, la Résistance choisissait toujours des endroits offrant plusieurs possibilités de fuite. Cette méthode de travail fait que réaliser cette BD prend du temps. D’ailleurs, Madeleine nous a un peu engueulés, parce qu’elle trouvait que le premier tome mettait trop longtemps à paraître».

«Sa confiance m’émeut beaucoup»

Mais Madeleine aime-t-elle comme il la dessine? «L’avoir rencontrée m’a beaucoup apporté, sur sa manière de bouger, ses expressions, mais je ne la dessine pas avec une photo d’elle à côté de moi. J’essaie créer un personnage de BD pour que cela soit vivant, mais tout en sachant que c’est elle que je dessine. C’est une vraie responsabilité de mettre en images sa vie, il y a une passation de quelque chose. Sa confiance m’émeut beaucoup. Après, elle m’a passé un vrai savon parce que j’ai fait porter un chapeau à son amoureux: les étudiants n’en portaient pas, s’est-elle emportée, ce n’était pas du tout leur truc. C’était son mec, l’homme qu’elle a aimé, elle ne voulait pas que je le ridiculise. Hélas, ces dessins avaient déjà paru dans des cahiers en prépublication, c’était trop tard».

Une histoire extrêmement forte, qui sonne juste, des dessins incroyablement vivants, avec des décors d’une rare précision, le tout baignant des nuances de bleu, froides et menaçantes: cet album est vraiment étonnant et l’alchimie qui s’est créée entre les quatre qui y ont participé y est sans doute pour beaucoup. «Je suis le premier spectateur de ça, reconnaît Bertail, Il y a un côté Shéhérazade dans ce processus. Et c’est du premier degré! Ceci à une époque où le deuxième degré prédomine, où on prend de la distance avec tout, avec le bien et le mal. Je voulais qu’on soit avec elle, qu’on voie que le bien et le mal existent. J’aime quand l’auteur croit à son personnage, partage ses convictions. Pas besoin que ce soit une histoire réelle, quand Giraud dessinait Blueberry, il y croyait».

Jusqu’à la libération de Paris

Ce premier tome trouve déjà des échos, dans les classes, auprès notamment de profs d’histoire. «J’ai eu des jeunes, de 14-15 ans, qui sont venus se le faire dédicacer». Le deuxième tome sera au cœur du travail de la Résistance, au quotidien, dans Paris. Puis le troisième racontera la capture, la détention, la torture de Madeleine, avant l’insurrection et la libération de Paris. La jeune femme a continué son combat après cela, devenant reporter de guerre en Indochine et en Algérie. Une partie de sa vie qui verra peut-être aussi le jour en BD.

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