Actualisé 08.05.2019 à 07:06

JusticeValais: libre, la mère infanticide va être rejugée

Florence* a étouffé son quatrième enfant à la naissance dans des circonstances glaçantes. Condamnée à 2 ans avec sursis, elle comparaîtra à nouveau. Le Ministère public avait requis 10 ans ferme. Il a fait appel.

par
Evelyne Emeri
Le procès en appel de la maman se tiendra le 6 juin au Tribunal cantonal du Valais, à Sion.

Le procès en appel de la maman se tiendra le 6 juin au Tribunal cantonal du Valais, à Sion.

Keystone

Le cadavre de son bébé. Le placenta. Le cordon ombilical. Tout a fini dans un molok d'une station du Valais central. Un petit garçon. Jeté aux ordures comme l'on jette ses déchets. Voilà pour le triste épilogue de cette affaire insoutenable et rarissime. Pour mieux comprendre, il faut reprendre l'enchaînement des faits - admis et racontés par la prévenue elle-même - et la persévérance de cette maman de 32 ans. L'acte devient alors difficilement qualifiable. Insensé.

Celle que nous prénommerons Florence* a, pendant environ dix heures, suivi un cheminement qui glace. Méthodiquement, calmement, durant les dix longues heures qui ont succédé son accouchement dans sa baignoire. A tout prix, elle devait dissimuler à ses proches l'existence de ce quatrième enfant. En le tuant, elle a démontré un dédain total pour la vie, en particulier celle de son tout-petit. Assassinat pour le Ministère public. Infanticide pour les juges de première instance. Phénomène de dépersonnalisation pour la défense. Que dira la Cour d'appel du Tribunal cantonal le 6 juin prochain?

Le déni de grossesse en 2013

Mère de deux garçons issus d'un premier mariage, elle se sépare de son conjoint en 2010 et part vivre chez ses parents dans la région de Sierre (VS). Elle y fait la connaissance d'un voisin, un homme marié et père de famille, avec lequel elle entame une relation intime. En février 2012, elle s'installe dans son propre appartement dans le même immeuble avec ses deux enfants. Quelques mois plus tard, elle est enceinte de son amant. Elle fait un déni de grossesse. En avril 2013, elle apprend qu'elle est enceinte lorsque le travail commence à son domicile. Une petite fille voit le jour dans l'ambulance. Si, dans un premier temps, elle souhaite placer sa dernière née en vue d'une adoption, elle se rétracte et la récupère pour l'élever avec ses grands frères.

La dissimulation en 2015

En octobre 2015, lors d'une hospitalisation pour des problèmes de vue, Florence subit une batterie d'examens dont un scanner du thorax. Les médecins lui apprennent qu'elle porte un quatrième bébé et que le terme est prévu autour du 10 décembre. Elle cache cette grossesse avancée à tout le monde, y compris à celui qui est déjà le géniteur de sa première fille. Elle affirme à la Faculté vouloir, là encore, faire adopter son futur nourrisson. Un réseau se met en place. La mère de famille ne répond plus aux appels téléphoniques des personnes, censées l'entourer dans cette démarche, et ne se rend plus aux consultations médicales.

Le passage à l'acte et l'agonie

Dans la nuit du mardi 1er décembre 2015, elle supporte les premières contractions et le début du travail sur son canapé à la maison, puis se déplace dans la baignoire de sa salle de bains pour y accoucher vers 04h du matin. Elle expulse le placenta et coupe le cordon ombilical avec des ciseaux. Elle emmaillote son nouveau-né et le place à côté d'elle sur son bras alors qu'elle se couche sur son canapé-lit. Elle ne le regarde pas, ne le caresse pas, ne lui parle pas. Somnolente, elle raconte même que son bébé parvient à se nourrir à son sein. Aux alentours de 06h30, Florence dépose son nourrisson sur le tapis de la salle de bains. Elle prend un linge et le maintient sur sa tête avec ses deux mains durant une demi-heure. Pendant qu'elle l'étouffe, elle sent les battements de son cœur avec son bras droit. L'enfant gigote et pousse des petits cris. Il lutte. Lente agonie jusqu'au silence de mort.

Le petit cadavre et le sapin de Noël

Florence enferme ensuite le petit cadavre dans une armoire de la chambre à coucher de ses deux aînés. Elle réveille ses trois enfants et les fait déjeuner avant de partir pour l'école et la crèche. Une fois seule, elle va chercher la dépouille de son bébé et lui parle une trentaine de minutes avant de le mettre dans un sac poubelle, puis dans un coffre sur le balcon. Elle range alors sa maison et décore le sapin de Noël. A midi, elle mange avec ses parents et son fils aîné. Vers 14h, elle reprend le sac sur la terrasse, le met dans la poubelle de la maison qu'elle va lancer dans un molok. Elle finira par être débusquée. Du 23 décembre 2015 au 22 février 2016, elle est placée en hospitalisation forcée à des fins d'expertise et pour évaluer tout risque de récidive.

Assassinat ou infanticide?

Assassinat. Ou infanticide. 10 ans de prison minimum. Ou 3 ans maximum. C'est la question à laquelle le Tribunal cantonal valaisan va devoir répondre. Florence a-t-elle étouffé son bébé, sorti de ses entrailles quelques heures plus tôt, de sang-froid? Ou était-elle dans un désordre physique et psychique lié à sa grossesse et à son accouchement, en jargon judiciaire «sous l'influence de l'état puerpéral»? En septembre 2017, les juges de première instance du Tribunal de Sierre ont précisément penché pour cet état de détresse et retenu l'infanticide (ndlr. de 3 ans au plus à une peine pécuniaire). Et ont condamné la mère de famille à deux ans de prison, assortis du sursis complet. Du côté de l'accusation, le Ministère public avait requis la peine minimale pour assassinat, soit 10 ans ferme.

Risque de peine ferme

Un grand écart que le Parquet, convaincu de la pleine responsabilité de la maman au moment de son crime, conteste. Il a fait appel. Ce qui renvoie la Valaisanne, âgée aujourd'hui de 37 ans et libre, devant le Tribunal cantonal le 6 juin prochain. «Nous sommes face à une problématique purement juridique», explique le procureur Olivier Elsig. «Pour le Ministère public, les conditions de l'infanticide ne sont pas réalisées. Cette femme n'était pas dans état puerpéral de l'avis même de l'expert. Et il n'y a pas eu de contre-expertise. Nous avons une lecture juridique. C'est vrai qu'avec ce nouveau procès, les conséquences en matière de peine risquent d'être très lourdes. Il y a aussi une importante charge psychologique.»

«Elle n'était pas actrice»

Me Jean-Claude Vocat est l'avocat de la prévenue depuis la survenance des événements que l'on sait. «J'étais avocat de la première heure. J'étais donc là lors de sa première audition à la police. Elle n'était pas actrice. Elle racontait une scène dont elle était étrangère, à laquelle elle n'avait pas participé. C'était impressionnant. Elle a mis très longtemps à assimiler que c'était elle qui avait agi», note son défenseur à un petit mois de cette nouvelle audience. Sa cliente appréhende. L'enjeu de la sanction, selon l'infraction retenue (ndlr. assassinat ou infanticide), est abyssal.

«Elle n'est pas d'une sérénité totale bien sûr. Elle doit se replonger dans ce triste épisode et le revivre. On repart de zéro puisque le jugement du Tribunal de Sierre a été anéanti. J'espère sincèrement que le Tribunal cantonal ira dans le même sens que les premiers juges. Il ne s'agit pas d'un procès sur les faits, mais bien d'un pur procès de qualifications juridiques.»

Florence n'a jamais été placée en détention. Sans emploi, au bénéfice d'une rente AI, elle vit toujours en Valais central avec ses deux garçons et sa fillette dont elle a la garde. L'Office pour la protection de l'enfant (OPE) et les services sociaux encadrent la famille.

evelyne.emeri@lematin.ch

*Prénom d'emprunt

Que dit le Code pénal suisse?

INFANTICIDE (art. 116)

La mère qui aura tué son enfant pendant l'accouchement ou alors qu'elle se trouvait encore sous l'influence de l'état puerpéral sera punie d'une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d'une peine pécuniaire.

ASSASSINAT (art. 112)

Si le délinquant a tué avec une absence particulière de scrupules, notamment si son mobile, son but ou sa façon d'agir est particulièrement odieux, il sera puni d'une peine privative de liberté à vie ou d'une peine privative de liberté de dix ans au moins

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