12.11.2020 à 06:44

AnalyseVictoire de l’Azerbaïdjan: le rôle trouble de la Suisse

L’issue du conflit sur le Haut-Karabagh en faveur de Bakou rappelle les liens étroits que la Suisse a tissés depuis vingt ans avec le régime autoritaire de la famille Aliyev.

par
Eric Felley
En 2008, le président Pascal Couchepin parade en compagnie du président azéri Ilham Aliyev. Depuis l’année 2000, huit représentants du Conseil fédéral ont été reçus officiellement à Bakou.

En 2008, le président Pascal Couchepin parade en compagnie du président azéri Ilham Aliyev. Depuis l’année 2000, huit représentants du Conseil fédéral ont été reçus officiellement à Bakou.

KEYSTONE

La Suisse va-t-elle envoyer des félicitations officielles au président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, pour sa victoire dans les opérations militaires du Haut-Karabagh contre les Arméniens? Probablement que non. Mais si le gouvernement de Bakou a emporté cette guerre, c’est un peu grâce à la Suisse, un allié politique et économique de poids depuis le début des années 2000, notamment avec le développement la Société pétrolière nationale azérie Socar.

Au lendemain de cette victoire, attendue depuis 30 ans par l’Azerbaïdjan, il vaut la peine de raconter quel rôle la Suisse a joué dans cette histoire. La Suisse a reconnu l’indépendance de l’Azerbaïdjan en 1991 et a ouvert des relations diplomatiques avec Bakou l’année suivante. Mais tout commence vraiment en l’an 2000, lorsque Heydar Aliyev, père de l’actuel président, est venu au Forum de Davos. Il y a rencontré le conseiller fédéral Kaspar Villiger. En octobre de la même année, celui-ci a été invité en Azerbaïdjan.

Des visites quasi annuelles

En 2003, Ilham Aliyev succède à son père. Les années suivantes, les deux pays mettent en place une Commission mixte du commerce et de la coopération économique. En 2006, Micheline Calmy-Rey se rend à Bakou en visite officielle. En 2007 c’est Moritz Leuenberger. La même année, la présidente du Conseil national Christine Egerszegi-Obrist (PLR/AG) y est allée aussi. L’année suivante elle crée le groupe parlementaire Suisse-Azerbaïdjan, qui sera présidé ensuite par le conseiller aux États Filippo Lombardi (PDC/TI).

Les visites continuent. En 2008, c’est le président Pascal Couchepin, qui fait le voyage. En 2009, le président Hans-Rudolf Merz invite Ilham Aliyev en Suisse. En 2011, pas moins de trois conseillères fédérales – Micheline Calmy-Rey, Eveline Widmer-Schlumpf et Doris Leuthard – font le voyage de Bakou, presque devenu un pèlerinage annuel pour le Conseil fédéral.

En 2012, l’arrivée de Socar

La diplomatie azérie a consigné dans une chronologie cette longue liste d’échanges entre la Berne fédérale et le président Aliyev. En 2012, c’est le secrétaire d’État du DFAE, Yves Rossier, qui est en visite pour évoquer la coopération politique, économique et énergétique entre l’Azerbaïdjan et la Suisse, ainsi que sur le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La même année s’ouvre la première station essence Socar à Zurich. Pour la petite histoire, c’est en 2012 aussi que le président de la lutte mondiale, le Valaisan Raphy Martinetti, se voyait offrir un cadeau de 5 millions d’euros par le gouvernement azéri.

En 2008, Socar avait déjà implanté une société de trading à Genève. Peu à peu ce sont quelque 190 stations aux couleurs azéries qui se sont ouvertes en Suisse. La société fournit également du carburant pour les avions à Genève et Zurich. Par ailleurs, Socar travaille en partenariat avec les shops Migrolino dans certaines stations essence. Ce qui a provoqué récemment une polémique en Suisse alémanique avec les sympathisants de la cause arménienne. Un représentant de l’Association Suisse-Arménie, cité par «Le Temps», a déclaré: «Chaque centime qui entre dans les caisses de Socar alimente l’achat d’armes de destruction de masse, qui prennent la vie de civiles et soldats arméniens défendant leur terre».

Une participation dans le Trans Adriatic Pipeline

Et c’est beaucoup d’argent qui arrive à Bakou par la Suisse. Selon le rapport d’activité de Socar pour l’année 2019, établi par Ernst&Young Holdings, l’essentiel de ses flux financiers (84%) provient de la Suisse avec environ 45 milliards de francs pour 2018 et 30 milliards de francs pour 2018. Ainsi peut-on constater que la Suisse est devenue une source très importante de profits pour l’Azerbaïdjan en peu d’années. Les années qu’il a fallu pour préparer l’inévitable guerre dans la région du Haut-Karabagh pour en chasser les Arméniens.

Entre-temps, les visites officielles suisses ont continué. En 2013, c’est Johann Schneider-Ammann, en 2014 Didier Burkhalter, en 2016 Ueli Maurer qui vont à Bakou. À chaque fois, il est aussi question du fameux conflit qu’il faut régler.

Mais il n’y a pas que les stations essence qui intéressent la Suisse dans cette affaire, il y a aussi le projet de gazoduc TAP (Trans Adriatic Pipeline) qui doit transporter vers le marché européen le gaz naturel de la mer Caspienne en Azerbaïdjan jusqu’en Italie et passant sous la mer Adriatique. Socar possède 20% de cet ouvrage et la société suisse de distribution d’énergie Axpo 5%. Comme rien n’arrive par hasard, la société TAP AG est enregistrée à Baar dans le canton de Zoug.

La part d’ombre des affaires

Dans toute cette histoire entre la Suisse et l’Azerbaïdjan, il demeure néanmoins une part d’ombre. Toutes les accusations liées aux droits de l’homme, aux droits politiques, à la liberté de la presse, aux conditions de détentions ou de la torture dans ce pays n’ont jamais terni le sourire des conseillers ou conseillères fédérales qui sont allés à Bakou serrer la main d’Ilham Aliyev. Pas plus que les lourdes accusations de corruption qui entachent la réputation de ce pays sur la scène internationale depuis longtemps.

À Berne, il existe aussi un groupe d’amitié parlementaire Suisse-Arménie. Il est coprésidé par les deux conseillers aux États Lisa Mazzone (Verts/GE) et Carlo Sommaruga (PS/GE) et compte 25 membres. Pour Carlo Sommaruga, le Conseil fédéral est bien resté en retrait dans les événements qui viennent de se dérouler sur le Haut-Karabagh, mais dans les faits: «On ne peut pas dire que la Suisse a eu une posture neutre dans ce conflit. Elle a fait depuis longtemps un choix économique».

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46 commentaires
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Un suisse neutre

13.11.2020 à 19:20

Et alors ? La Suisse est en droit de commercer et de collaborer avec qui elle souhaite. On collabore bien avec les USA, le seul pays à avoir utiliser la bombe nucléaire. Ce n'est en tout cas pas à des "journalistes" de ce type qu'elle va consulter pour mener à bien ses affaires. Il n'y a absolument aucune objectivité et neutralité dans cette analyse, le rédacteur prend clairement position pour dénigrer l'Azerbaïdjan et les dirigeants suisses. C'est le genre d'analyses médiocres que l'on retrouve publiées sur des réseaux sociaux par des gens qui pensent tout savoir.

Snap

13.11.2020 à 15:22

Faut pas chercher la bete si loin, azerbaijan à gagner la guerre grace aux drones Turcs, point final

H1986

13.11.2020 à 10:40

L’Azerbaïdjan a gagné grâce aux drones turcs. Privée de la technologie américaine, la Turquie a décidé de foncer dans la fabrication de drones armés. De la Syrie au Caucase, en passant par la Libye, elle fait la preuve de ses capacités. C’est un nouveau «triomphe». Alors que l’Azerbaïdjan vient de terrasser militairement l’Arménie dans le Haut-Karabakh, l’industrie militaire turque peut pavoiser. Et elle ne s’en prive pas: en moins d’une année, les drones de fabrication nationale ont assuré à la Turquie et à ses alliés au moins quatre victoires militaires d’importance. Le maître d’Ankara, Recep Tayyip Erdogan, est certes devenu un paria pour une bonne partie de l’Occident. Qu’à cela ne tienne: il a fait de son pays l’un des leaders en matière d’avions sans pilote, et il est courtisé à ce titre par toute une série d’autres Etats. (article du LE TEMPS Publié jeudi 12 novembre 2020 à 23:45 Modifié vendredi 13 novembre 2020 à 00:50)