Viola Davis: «Un réalisateur m’appelait Louise comme sa femme de ménage»
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Festival de CannesViola Davis: «Un réalisateur m’appelait Louise comme sa femme de ménage»

L’actrice a donné une conférence pour parler du racisme subi dans l’industrie et s’est étonnée du manque de rôles principaux pour les acteurs noirs. Lematin.ch était présent.

par
Fabio Dell'Anna, Cannes
Viola David lors de la conférence de presse pour le prix «Woman in Motion» au Festival de Cannes, ce jeudi 19 mai 2022.

Viola David lors de la conférence de presse pour le prix «Woman in Motion» au Festival de Cannes, ce jeudi 19 mai 2022.

Getty Images for Kering

Viola Davis a été choisie par le Festival de Cannes et le groupe Kering pour recevoir le prix «Woman in Motion» le 22 mai prochain. Pour l’occasion, l’Américaine a donné une conférence à Cannes ce jeudi 19 mai à laquelle lematin.ch a assisté. Lorsque la star de 56 ans entre dans la chambre de l’hôtel Majestic Barrière à 11 heures, plus personne ne parle. Sa présence impressionne.

Habillée d’un ensemble rouge vif, la comédienne qui a gagné aux Tony Awards, aux Golden Globes, aux Emmy Awards et aux Oscars a parlé d’emblée de sa colère permanente depuis qu’elle est enfant. Une période compliquée pour plusieurs raisons qui l’ont poussée à se créer ses propres opportunités dans la vie. «Il faut faire tous les efforts possibles pour que l’on ne nous colle pas d’étiquette. Si vous avez le choix entre décevoir les autres ou vous décevoir: décevez les autres», a-t-elle confié.

Celle que l’on a vue dans les séries «How To Get Away With Murder» et plus récemment «The First Lady» a confirmé que le racisme est encore bien présent dans le septième art. Elle a partagé quelques anecdotes et espère un futur plus inclusif.

Vous venez de publier en avril une autobiographie intitulée «Finding me». Pourquoi maintenant?

Le processus était très cathartique. J’ai débuté le livre pendant la pandémie. J’avais l’impression de traverser une crise existentielle. Il y avait Black Live Matter, le Covid, la communauté LGBTQ qui continue à se battre pour ses droits, l’ancienne élection présidentielle américaine… Et soudainement, j’ai commencé à regarder mes voisins différemment. Pareil pour eux. Pas négativement ou positivement, mais juste d’une façon plus consciente. En plus, je me posais des questions sur moi-même. Et quoi de mieux que de revenir aux sources pour comprendre ce qui ne va pas. C’est exactement ce que j’ai fait. Je me suis replongée dans mon enfance.

La pauvreté, le racisme, votre frère qui vous agresse sexuellement, votre père alcoolique battant votre mère… Comment on s’en sort d’une enfance aussi compliquée?

Cela m’a permis de devenir une battante, une survivante. Malgré les difficultés, les doutes et traumas, malgré le fait d’avoir grandi dans une communauté dans laquelle je ne me sentais pas belle, je n’ai jamais empêché mon esprit d’aller de l’avant. J’ai peur et je suis anxieuse, mais cela ne m’arrête pas. D’ailleurs, quelqu’un d’ambitieux peut aussi avoir peur. Tout comme nous pouvons avoir une vie parfaite, malgré les échecs. J’ai toujours pensé que je méritais mon morceau d’Oz, que j’en valais la peine.

«Soyons honnêtes, si j’avais exactement le même physique et une peau cinq tons plus clairs, les choses seraient un peu différentes.»

Viola Davis, actrice

D’où vient cette motivation constante?

Je n’ai absolument aucune idée. (Rires.) Je suis sûre que lorsque ma vie sera terminée et que je rencontrerai Dieu, il me l’expliquera. Qu’est-ce qu’il a injecté dans mon corps? (Rires.) Je suis juste comme ça. Avoir le cœur brisé à plusieurs reprises m’a paradoxalement aidée. Si vous vivez votre vie à fond, c’est normal qu’il se brise. Vous touchez le fond et ensuite vous avez le choix d’y rester ou de voir la situation plus clairement. Si vous vous relevez, vous verrez la vie différemment. Vous l’apprécierez plus. Aujourd’hui, je suis reconnaissante pour tellement de choses que les autres prennent pour acquis: un bon repas, un frigo plein, des draps propres ou encore de l’eau et du savon. Je n’ai jamais eu ça, petite.

Vous voyiez aussi du positif lorsque vous receviez un refus pour un projet cinématographique?

Voir le positif dans chaque situation prend du temps. Tous les refus reçus car je n’étais pas assez jolie pour le rôle m’ont vraiment énervée. Cela brise mon cœur et me met en colère pour beaucoup de raisons. Plusieurs d’entre elles sont basées sur la race. Soyons honnêtes, si j’avais exactement le même physique et une peau cinq tons plus clairs, les choses seraient un peu différentes. Sans parler si j’étais blonde avec des yeux bleus et un nez fin. Cela me met hors de moi!

Comment avez-vous géré cette rage?

Après avoir joué dans le film «La couleur des sentiments» (ndlr: elle était Aibileen, une bonne dans le Mississippi qui s’occupait des enfants), pour lequel j’ai eu une nomination aux Oscars, on me donnait toujours le même genre de rôle. Une femme noire qui ne ressemble pas à un top model ne peut rien faire d’autre? L’unique solution en tête pour gérer cette rage était de me trouver moi-même des opportunités. C’est pourquoi, j’ai créé avec mon mari, Julius Tennon, l’entreprise JuVee Productions un an plus tard. C’est ma manière de dire aux producteurs qui m’avaient refusée: «Allez vous faire foutre!»

«Parce que l’éveil spirituel ou la sexualité ne sont pas des thématiques que l’on associe suffisamment aux personnages noirs.»

Viola Davis, actrice

Et comment vont les choses aujourd’hui?

Malheureusement, il y a encore certaines histoires pour lesquelles les producteurs doivent se battre. Si j’étais une mère vivant avec son fils dans un quartier difficile et qu’il meurt à cause d’un gang, j’aurais le feu vert direct. Si j’étais une femme qui veut changer de vie et venir à Nice pour coucher avec cinq autres hommes alors que j’ai 56 ans, ce serait plus compliqué. Même pour Viola Davis. L’éveil spirituel ou la sexualité ne sont pas des thématiques que l’on associe suffisamment aux personnages noirs. On nous préfère dans le rôle de la femme de ménage qui se prénomme Louise. J’utilise cet exemple car un réalisateur m’a appelé tout le long d’un tournage Louise. J’ai découvert plus tard qu’il s’agissait de sa bonne. J’avais environ 30 ans… Ce genre de petites agressions arrivent tout le temps.

Avec des séries comme «How To Get Away With Murder», dans laquelle vous avez joué le rôle principal, et les films que vous produisez, vous ne voyez aucun changement dans l’industrie?

J’espère qu’on le verra. Depuis que j’ai arrêté «How To Get Away With Murder», je n’ai pas vu beaucoup de rôles principaux qui ont la peau noire à la télévision. Pareil sur les plateformes de streaming. Tout ça à cause des idéologies, de l’étho et des mentalités… Si vous croisez une femme noire épatante, pourquoi ne pas créer un scénario pour elle? Nous devons encourager des histoires qui mettent en avant des gens qui sont à la périphérie. Il faut comprendre quel rôle nous voulons jouer dans ce monde. Ma colère à l’âge de 8 ans me pousse à aller toujours plus loin. Je me souviens des insultes, enfant… Cette rage m’a motivée à créer une vie qui ne mettra plus cette petite Viola de côté.

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