Elle vivait à Morges (VD): Virginia, 72 ans: la première victime du Covid en Suisse, c’est elle
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Elle vivait à Morges (VD)Virginia, 72 ans: la première victime du Covid en Suisse, c’est elle

Le 5 mars 2020, elle est tristement entrée dans l’histoire de la pandémie en mourant la première, au CHUV. Nous avons retrouvé cette inconnue. Son fils cadet a accepté de lui donner une identité et de raconter sa disparition il y a tout juste un an.

par
Evelyne Emeri
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A priori, Virginia Gherardi a contracté le virus lors de son déplacement en Lombardie entre le 20 et le 23 février 2020. Le 5 mars, elle décédait abruptement au CHUV à Lausanne.

A priori, Virginia Gherardi a contracté le virus lors de son déplacement en Lombardie entre le 20 et le 23 février 2020. Le 5 mars, elle décédait abruptement au CHUV à Lausanne.

DR/LeMatin.ch
C’est la dernière photo de Virginia. Elle a été prise à l’Hôpital de Morges le 2 mars à 15 h 19 par son fils Enzo, la veille de son transfert au CHUV.

C’est la dernière photo de Virginia. Elle a été prise à l’Hôpital de Morges le 2 mars à 15 h 19 par son fils Enzo, la veille de son transfert au CHUV.

DR/LeMatin.ch
Le 21 février 2020, la septuagénaire, très croyante, pose fièrement dans l’église où elle s’est mariée en 1969, à Miragolo San Salvatore, son village situé à une trentaine de kilomètres de Bergame.

Le 21 février 2020, la septuagénaire, très croyante, pose fièrement dans l’église où elle s’est mariée en 1969, à Miragolo San Salvatore, son village situé à une trentaine de kilomètres de Bergame.

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Un numéro. Le numéro un. Elle est la première patiente décédée du Covid en Suisse au petit matin du 5 mars 2020. Jusqu’ici, une femme sans nom, sans prénom et sans visage, une anonyme de 72 ans. Cette inconnue s’appelait Virginia Gherardi. Elle vivait à Morges (VD) depuis une cinquantaine d’années, arrivée de son minuscule village de Lombardie avec son époux après leur mariage en 1969. Elle y a fondé une famille et élevé leurs deux garçons nés ici dans le canton de Vaud. Avec son mari maçon, elle a travaillé dur comme femme de ménage. Voici le récit de ses derniers jours, vécus entre le pays qui l’a vu naître et celui qui l’a accueillie.

Le voyage en Italie

Ce 2 mars 2021, Morges, quartier de La Gottaz. Enzo, 45 ans, le fils cadet de Virginia, ouvre la porte de l’appartement de sa mère. Il y vit depuis peu. Un an après, rien n’a changé. Ou presque. Il s’excuse du désordre et des rangements qu’il reste à faire. Ses parents (ndlr. son père est décédé en mai 2017) sont partout. Un café plus tard, à bonne distance et masqué, il commence à raconter: ses quatre jours de congé du 20 au 23 février 2020 pour aller voir la famille en Italie près de Bergame, futur cluster; le retour en Suisse; le test; l’hospitalisation; le décès abrupt. Le 29 mai 2020. Sa maman aurait dû fêter ses 73 ans.

«Elle était en forme»

«Ma mère devait régler des affaires administratives avec son frère. J’ai proposé de l’emmener à Miragolo San Salvatore, son village d’origine, celui de mon père aussi. Elle était en forme», confie Enzo. Le Covid est bien loin de leurs préoccupations. Wuhan (Chine), berceau présumé du coronavirus, est au bout du monde. À leur insu, au même moment, la pandémie se propage très rapidement en Italie du Nord, précisément en Lombardie. Et le premier cas en Suisse sera confirmé le 25 février: il s’agit d’un habitant du Tessin, qui a séjourné près de Milan (IT) dix jours plus tôt.

«Personne n’a vu le danger»

Enzo, fils de Virginia Gherardi

«Je n’ai pas vu le danger. Personne ne l’a vu.» Virginia et Enzo ont été piégés très tôt, en Italie. «À notre retour en Suisse le dimanche 23 février, j’ai déposé ma mère chez elle vers 17 h, tout allait bien. Elle souffrait d’hypertension, elle était suivie pour ça. Elle avait aussi combattu un lymphome (ndlr. cancer du système lymphatique) en 2018 et subi plusieurs séries de chimiothérapie, ses dernières analyses étaient réjouissantes. C’était une battante. Le vendredi 28 février, j’ai commencé à avoir de la fièvre et quelques symptômes légers. Je me suis dit que ce n’était pas possible que ce soit ça.»

«Je n’arrive pas à rester debout»

Et pourtant, si. Son frère aîné sera beaucoup plus impacté par le Covid que lui et presque tout le monde en Italie – cousins, oncle, tante – sera atteint et malade. «Ma mère, elle n’avait toujours rien. Comme j’étais fiévreux, je n’ai expressément pas été la voir. Le dimanche soir 1er mars, elle m’a envoyé un message pour me dire que sa tension était très basse et qu’elle avait 37,7 de fièvre. Le lundi 2, elle est montée à 39, sa pression continuait à être très basse et elle avait des pertes d’équilibre. Elle m’a dit: «Je n’arrive pas à rester debout. Je suis trop faible».

À l’isolement à Morges

«Elle ne voulait pas aller à l’hôpital. J’ai essayé la centrale des médecins, personne n’est venu. Ce jour-là, j’avais par hasard mon check-up chez mon médecin traitant. Je lui ai dit que je rentrais d’Italie. Il m’a fait le test PCR et je suis allé voir ma mère, je ne me sentais plus malade. Je l’ai emmenée aux urgences de Morges vers midi. Elle était essoufflée en marchant. Son taux d’oxygénation n’était pas optimal. Ils l’ont installée dans une chambre à part, à l’isolement. Ils ont compris que ce n’était pas la grippe et lui ont fait le test du Covid.»

Transférée au CHUV

Enzo passera tout l’après-midi avec sa mère dans sa chambre: «Les soignants ne savaient pas quoi faire, ils n’osaient pas rentrer. Je suis repassé le soir, elle n’avait rien reçu à manger et j’ai dû aller au distributeur lui chercher de l’eau. C’est la dernière fois que je l’ai vue physiquement ce lundi 2 mars». Virginia reste hospitalisée à Morges. Le mardi 3 mars, le résultat de son test est sans appel: positif. Elle sera transportée au CHUV dans le centre dédié dans l’après-midi et installée dans une chambre à pression négative. Enzo, lui, n’apprendra qu’à 18 h qu’il est également contaminé. Il est désormais en quarantaine.

«Je lui ai dit: «À demain»

Enzo, fils de Virginia Gherardi

Il leur reste le téléphone pour garder le contact. «J’étais impuissant. Ma mère, qui était une femme dynamique et toujours positive, me disait: «Je m’embête. Il me traite comme un animal.» Le personnel ne s’approchait que très peu d’elle. J’essayais de lui remonter le moral par vidéo (WhatsApp). Je l’incitais à me montrer la vue depuis le 17e étage du CHUV. Elle était triste, elle se sentait seule, abandonnée. Elle avait l’impression d’être une pestiférée. Le mercredi 4 mars, ils lui ont fait des tests pour ses poumons. Je n’ai rien remarqué, aucune dégradation. Je l’ai encore eue au téléphone vers 20 h 30 et on s’est dit «À demain».

Retrouvée morte sur son lit

Il n’y aura pas de demain. Enzo apprendra, jeudi matin 5 mars vers 07 h 30, de la bouche de son grand frère que leur maman s’est éteinte dans la nuit: «Le CHUV ne m’a pas appelé. Les médecins nous ont expliqué que lors du changement d’équipe à 00 h 45, notre mère était réveillée, qu’elle était consciente et que son état ne s’était pas dégradé. Ils nous ont expliqué qu’ils étaient retournés la voir environ 30 minutes plus tard, qu’elle avait enlevé son tube à oxygène, qu’il l’avait retrouvée assise sur son lit, appuyée sur le côté sur la tête du lit et qu’elle était décédée».

«Nous n’en voulons à personne»

Pour les deux frères, c’est le choc. Enzo: «Au CHUV, ils nous ont dit que son cœur n’avait pas tenu. Il y a eu une autopsie. Nous avons été très étonnés de la vitesse à laquelle tout cela s’est passé, alors que son état ne s’était pas aggravé. Nous avons eu les résultats pour ses poumons après son décès, ils n’étaient pas mauvais, il y avait quelques taches tout au plus. Il y a des choses que l’on ne saura jamais. C’était le tout début, les médecins faisaient face à l’inconnu. Nous n’en voulons à personne. En fait, elle n’a même pas eu le temps d’être traitée».

«Je suis heureux de ce recueillement»

Enzo, fils de Virginia Gherardi

Enzo culpabilise. Beaucoup: «Inconsciemment, je l’ai conduite à la mort. Je me sens coupable de l’avoir amenée dans la maison où elle est née (en parlant de leur voyage en Lombardie)». Aujourd’hui, ce 5 mars 2021, à 11 h 59, Virginia aura droit à une minute de silence nationale ainsi qu’annoncé par le président de la Confédération, Guy Parmelin. Un hommage pour elle, partie la première, et pour toutes les autres victimes – plus de 9000 à ce jour – qui ont perdu la vie, fauchées par le coronavirus. Les cloches des églises de tout le pays retentiront dès midi. «Ma mère était très croyante. Je suis heureux de ce recueillement.»

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