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Éducation«Vivre à 5 francs près, la galère!»

Oskar Freysinger menace de baisser de 20% les bourses et prêts d'études en Valais dans le budget 2014. Une étudiante raconte la pauvreté au quotidien.

par
Melina Schröter
La bourse annuelle de Sophie* s'élève à 7200 francs; pour couvrir ses besoins et payer son loyer, la jeune femme fait des petits boulots.

La bourse annuelle de Sophie* s'élève à 7200 francs; pour couvrir ses besoins et payer son loyer, la jeune femme fait des petits boulots.

Laurent Crottet

En entamant ses études de lettres, Sophie* avait l'espoir de découvrir les grands textes, d'acquérir une méthodologie, de développer esprit de synthèse et sens critique. Ce qui à moins d'une année de son diplôme semble avoir été le cas. Mais, depuis le début de son parcours universitaire, Sophie a également appris d'autres choses. A appeler son assureur pour lui demander un délai de paiement, à jongler avec les rappels, en payant d'abord les créanciers les moins tolérants, à établir un budget précis et serré pour obtenir des services sociaux de son université une aide d'urgence, parce que, même en jonglant, cela ne suffit pas toujours. «Je viens d'une famille plutôt du monde ouvrier, je suis la première à faire des études tertiaires. Il était donc clair depuis le début que j'aurais besoin d'aide. Au collège déjà, j'ai fait une demande de bourse, que j'ai obtenue.»

Si le montant alloué suffit quand la jeune femme est au collège, il se révèle nettement insuffisant une fois sa formation supérieure commencée. «De petits boulots en petits boulots, je me suis tellement dispersée que j'ai perdu pied et raté complètement ma formation.» Mais l'étudiante est tenace. Elle s'inscrit à l'Université de Fribourg, bien décidée cette fois à décrocher son diplôme. «Comme je savais que je serais en 3e année à mes 25 ans, l'âge où tout augmente, j'ai suivi un maximum de cours les deux premières années, pour pouvoir encore plus travailler à côté en troisième pour gagner ma vie.» Ouvreuse de cinéma, serveuse, employée de station-service, remplaçante scolaire, Sophie cumule les petits boulots pour s'en sortir, tout en suivant ses études.

Avec 1000 francs de revenu par mois et 510 francs de loyer, les fins de mois sont difficiles. Sa bourse, 7200 francs en 2013, couvre à peine son abonnement général et quelques bricoles à côté. «Je suis contente d'avoir au moins ça, mais c'est vrai que c'est assez dérisoire à côté de ce dont j'ai besoin pour vivre ( ndlr: les chiffres officiels estiment les besoins vitaux d'un étudiant à 2000 francs par mois ) .» Sans compter que des petits boulots exercés jusque tard dans la nuit n'aident pas à suivre les cours tôt le lendemain matin. «J'ai même fini par me faire exclure d'un cours, malgré le fait que j'avais expliqué à la prof ma situation et que mes ponctuelles absences dans son auditoire étaient dues à un travail de nuit et non à une envie de grasse matinée. J'ai dû le recommencer l'année suivante.»

Pas de sorties avec les amis

Outre les études sensiblement compliquées par cette situation, la vie sociale de la jeune Valaisanne est, elle aussi, influencée par sa précarité. «A Fribourg, nous avons la chance d'avoir beaucoup de propositions culturelles à petits prix. Mais malgré cela il faut vraiment se limiter au maximum. Je n'ai pas été au cinéma depuis trois ans. Au début du mois, si j'ai fait des remplacements, je m'offre une pizza ou une sortie. Mais souvent je n'en ai pas les moyens, alors je dis à mes amis que je suis fatiguée pour ne pas avoir besoin de m'expliquer. Au début du mois, 5 francs c'est un Coca, à la fin c'est précieux comme un cadeau.»

Et puis, elle l'espère, la roue tournera un jour. «Je me dis que cette période est un investissement pour mon avenir et qu'en me formant bien je ne galérerai plus après dans mon travail. Et j'ai appris des choses comme faire une lettre, un budget, demander un délai, ce que certains de mes collègues de cours n'ont jamais fait. Et aussi, j'ai la chance de pouvoir suivre cette formation, ce qui serait impossible dans certains pays.»

Aucune colère dans les propos de la jeune femme. Même pas pendant le récit de sa première colocation ratée à Fribourg. «Nous avions décidé avec ma colocataire de faire courses communes. Mais sa haute conscience écologique lui faisait acheter uniquement des produits bio et commerce équitable. J'ai dû lui dire que j'avais juste les moyens pour des pâtes M-Budget, elle m'a reproché de ne pas vouloir faire attention à ma santé!»

Favoriser le retour des jeunes

Autant dire que la proposition d'Oskar Freysinger inquiète et attriste l'étudiante. «Ça n'est pas moins de bourses qu'il faudrait, mais plus! Le Canton du Valais se plaint que ses jeunes ne reviennent pas après leurs études. C'est vrai. Mais il faut nous donner envie de rentrer. Nous aider pendant que nous nous formons pour que nous souhaitions ensuite «rendre» à notre canton ce qu'il a fait pour nous. Quand les services sociaux de l'Université de Fribourg m'aident à acheter de la nourriture, c'est Fribourg qui m'aide, pas mon canton!» D'ailleurs Sophie passe un message aux autres étudiants qui vivent la même situation: «Asseyez-vous sur votre fierté et n'hésitez pas à demander de l'aide, des solutions existent.» Même si la Valaisanne insiste: «Les cantons ne doivent pas se cacher derrière ces aides proposées par les universités pour baisser les bourses!»

*Prénom d'emprunt

Le travail comme seule sélection

Couper 3,5 millions dans les bourses d'études. Au moins, cette proposition du conseiller d'Etat Oskar Freysinger pour le Valais a un mérite: mettre sur la table la question du financement de la formation en Suisse. Parce que, depuis le temps que politiques et dirigeants de grandes entreprises répètent – à raison – l'importance de bien former nos jeunes, on en était venu à imaginer qu'il allait de soi que tout soit mis en œuvre pour y arriver.

Naïvement, on pensait qu'ici personne ne renonçait à étudier à cause de l'argent. Certes on imaginait bien que le frigo de certains étudiants était plus rempli de produits M-Budget que d'entrecôtes bio. Mais la diminution généralisée des bourses d'études en Suisse révèle une réalité. Des étudiants qui ne mangeraient pas à leur faim sans l'aide sociale. Des jeunes forcés d'avoir recours à des médicaments pour passer leurs examens, épuisés qu'ils sont par le cumul de plusieurs petits emplois. D'autres encore qui renoncent à une filière trop longue ou dont les cours sont donnés dans une région où l'immobilier est trop cher. Tout cela par manque de moyens.

Il n'est pas question, ici, de payer des études à tout le monde. Cela tuerait la compétitivité et la quête d'excellence. D'ailleurs, aider financièrement un mauvais étudiant n'en fera jamais un futur génie. Non, il est seulement question de permettre à tous ceux qui en ont le talent et la volonté un accès égalitaire à la formation. Pour que les compétences et le travail de ces jeunes, quelle que soit la filière qu'ils suivent, soient seuls déterminants dans leur réussite à venir. Et dans celle de la Suisse.

Résistance politique et estudiantine en marche

A l'UNES (Union des étudiants de Suisse), on s'inquiète des derniers événements valaisans, sans toutefois en être surpris. «Ce mouvement à la baisse des bourses d'études est généralisé en Suisse, commente Mélanie Glayre, présidente du comité exécutif. La proposition du Valais est un signe clair de plus contre l'égalité des chances devant la formation. Les derniers chiffres de l'Office fédéral de la statistique montrent que le volume global des bourses d'études en Suisse, tenant compte de l'inflation, a diminué d'environ 8% depuis 1990. Les subventions de l'Etat ont chuté de 100 millions de francs en 1990 à 25 millions les dernières années. Simultanément, le nombre de jeunes en formation a augmenté d'environ 30% ces dix dernières années.» L'UNES a d'ailleurs déposé en janvier 2012 une initiative sur les bourses visant à harmoniser les critères d'attribution sur le plan suisse, les cantons étant loin d'avoir tous la même «générosité». L'association veut que chaque étudiant puisse, entre le soutien familial, une activité professionnelle raisonnable et une éventuelle bourse, vivre avec les 2000 francs fixés par le standard minimum. Elle souhaite aussi atteindre un taux de boursiers de 20%, contre 9,4% en 2012. Le texte est en discussion à Berne.

En Valais aussi, la résistance s'organise, menée par le Parti socialiste. «La politique actuelle est socialement nuisible, puisqu'elle remet en question l'égalité des chances, et économiquement dangereuse, vu le manque de personnel qualifié que connaît aujourd'hui la Suisse, s'indigne Mathias Reynard, conseiller national (PS/VS). La formation et la recherche sont pourtant les seules véritables richesses de la Suisse! Il faudrait au contraire investir massivement dans ce domaine, spécialement en Valais. Les autorités cantonales n'ont cessé, ces derniers mois, d'affirmer vouloir faire du Valais une région plus dynamique, en renforçant la présence des hautes écoles. Investir dans les infrastructures est une bonne chose, encore faudrait-il que les jeunes Valaisans puissent y accéder!» Le Parti socialiste du Valais romand a lancé le 15 novembre une page Facebook pour lutter contre les baisses budgétaires. Ils attendaient 500 «fans» en un mois, ils en ont eu plus de 1000 en deux jours.

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