Vaud: Whitney Toyloy: «Je me dois d'utiliser ma voix contre le racisme»
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VaudWhitney Toyloy: «Je me dois d'utiliser ma voix contre le racisme»

Depuis la mort de George Floyd, Miss Suisse 2008 parle quotidiennement avec sa communauté Instagram de la haine raciale. Elle a aussi marché avec sa grand-mère américaine dimanche à Lausanne pour le mouvement Black Lives Matter. Interview.

«J'ai répété à plusieurs reprises que si mon contenu dérange, vous avez le droit de ne pas me suivre sur Instagram», a confié Whitney Toyloy.

«J'ai répété à plusieurs reprises que si mon contenu dérange, vous avez le droit de ne pas me suivre sur Instagram», a confié Whitney Toyloy.

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On connaît Whitney Toyloy en tant que Miss Suisse 2008 ou encore influenceuse. Aujourd'hui, on la découvre comme militante. La Vaudoise de 29 ans a été touchée comme des millions de personnes pas la mort de George Floyd et tout le mouvement qui en découle.

Elle a naturellement décidé d'en discuter avec ses 12'000 abonnés Instagram. «J'ai toujours défendu mes convictions publiquement comme lors de la grève de la femme ou encore le mariage pour tous, il était évident d'en parler», nous dit-elle au bout du fil, ce mardi 9 juin. D'autant plus que sa grand-mère américaine de 82 ans s'est battue pour les mêmes droits il y a plusieurs dizaines d'années. Whitney Toyloy s'est d'ailleurs rendue à la manifestation Black Lives Matter à Lausanne, dimanche dernier avec elle.

C'était important d'être présente lors du sitting à Lausanne, ce 7 juin?

Oui, très. Et c'était très émouvant. La manifestation était bien organisée. Au début, nous étions des groupes de trente, ça s'est resserré vers la fin, mais c'était inévitable. C'était très calme. nous sommes partis du toit de la Fnac pour aller à la Riponne, ensuite à Bel-Air et nous avons fini au parc de Montbenon. Plusieurs personnalités ont parlé et nous avons tous mis un genou à terre pendant 8 minutes et 46 secondes, ce qui correspond au temps que le policier a eu son genou sur le cou de George Floyd.

Vous y êtes allée en famille, n'est-ce pas?

Trois générations étaient présentes, exact. J'y suis allée notamment avec ma grand-mère, qui est Américaine et est venue habiter en Suisse il y a plusieurs années. C'est même elle qui m'a demandé si une manifestation allait s'organiser à Lausanne. Elle avait déjà fait des sittings lorsque l'ambiance était déjà au plus mal aux Etats-Unis. Cette fois-ci, elle est venue avec son masque et nous faisions en sorte qu'elle ne croise pas de gens. Même si beaucoup de personnes se sont arrêtées pour la photographier. Elle avait un panneau où il était écrit: «Incroyable mais vrai. Je suis Noire, Américaine, j'ai 82 ans et je me bats encore pour mes droits.»

La grand-mère de Whitney Toyloy lors de la manifestation à Lausanne, le 7 juin

La grand-mère de Whitney Toyloy lors de la manifestation à Lausanne, le 7 juin

Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez découvert les images atroces de George Floyd?

Je n'ai pas réussi à regarder la vidéo, car je suis trop sensible. Mais du peu que j'ai vu, j'ai ressenti un mélange de rage et de tristesse. J'avais les larmes aux yeux et je ne comprenais pas comment nous pouvions en arriver là. Malheureusement, j'ai l'impression que l'humain ne réagit qu'aux images chocs. Rappelez-vous du petit Aylan retrouvé mort sur une plage turque.

Pourquoi sa mort a été le déclencheur de ces manifestations?

C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Il y a eu Ahmaud Arbery, un joggeur noir tué en début d'année par un père et son fils blanc ou encore Breonna Taylor, tuée par erreur en mars par la police. La mort de George Floyd soulève un problème beaucoup plus profond. Le racisme était institutionnalisé aux Etats-Unis. Par exemple: c'était normal de voir les Noirs s'asseoir à un endroit différent. Il ne faut pas oublier que, dès que l'Amérique a été découverte, ces personnes ont chassé les Amérindiens et ont fait venir des Africains pour construire le pays. Cette histoire marque encore les esprits aujourd'hui et le racisme y est toujours bien ancré. Bien sûr, il y a des Etats qui ne sont pas autant conservateurs, mais les problèmes restent.

Vous avez rapidement pris d'assaut les réseaux sociaux pour en parler à votre communauté.

Même si j'étais blanche, ça m'aurait autant touché. Je me dois d'utiliser ma voix contre le racisme. Mon père m'a toujours dit: «Je suis intolérant à l'intolérance.» Sous toutes les formes que ce soit, comme le sexisme ou l'homophobie. Je ne comprends pas que nous puissions juger quelqu'un par son sexe, son orientation sexuelle ou sa couleur de peau. Quand nous voyons la police américaine faire ce genre de bavure, ça m'exaspère. Sans parler de Donald Trump qui n'a fait que mettre de l'huile sur le feu. Il faut continuer à crier haut et fort les injustices. J'espère vraiment que tous les gens qui sont descendus dans la rue vont aller voter pour faire avancer les choses. Surtout les jeunes.

Vous postez quotidiennement depuis dix jours sur ce sujet. Quelles sont les réactions?

Je sais que j'ai bombardé sur les réseaux sociaux. J'ai répété à plusieurs reprises que si mon contenu dérange, vous avez le droit de ne pas me suivre. Mais je ne comprends pas comment nous ne pouvons pas nous sentir concernés. J'ai reçu beaucoup de soutien. J'ai vu aussi dans mes statistiques que j'ai perdu une quarantaine d'abonnés. Je m'en fous! Je ne suis pas là pour ça. Surtout que mon père est noir et américain et ma grand-mère a dû venir en Suisse pour que mon grand-père puisse faire des études de médecine, car les Noirs n'étaient pas acceptés à l'université.

Vous avez eu des conversations avec vos 12'000 abonnés?

Nous avons échangé notamment sur le racisme anti-blanc et les privilèges. Une copine noire m'a dit qu'il ne faut d'ailleurs pas parler de privilèges pour les blancs, mais plutôt que les Noirs ont un handicap. Les gens comprendront peut-être mieux ainsi. Je suis toujours ouverte à la discussion, sauf si j'ai un mur devant moi. J'avais reçu un message incendiaire d'une fille qui me disait: «Ferme ta gueule!» Je lui ai simplement souhaité le meilleur et j'espère qu'elle sera moins aigrie dans le futur.

Pour mieux comprendre la situation, vous avez aussi proposé des séries à regarder.

Exactement! «Dans leur regard» («When They See Us») sur Netflix est très dur à regarder. J'ai dû faire une pause d'une semaine avant de m'y replonger. Le documentaire «Le 13e» est absolument à voir, tout comme le film de 2009 «The Blind Side». Il s'agit d'une histoire vraie d'une femme qui a adopté un enfant noir. Sandra Bullock a d'ailleurs gagné un Oscar pour sa performance.

En tant que femme métisse en Suisse, comment vous sentez-vous?

Je suis privilégiée. La fois où j'ai reçu le plus de racisme dans ma vie a été lorsque j'ai été élue Miss Suisse en 2008 (ndlr: lisez notre interview sur les dix ans de son sacre pour en savoir plus). J'ai morflé. Heureusement, les réseaux sociaux n'existaient pas à l'époque. Après, les métisses ont toujours le cul entre deux chaises. Pour les blancs, on nous verra jamais comme un blanc et pour les Noirs, on sera toujours métisse. En Suisse, nous avons de la chance, mais nous avons encore du chemin à faire. Il y a du racisme. Il y en a beaucoup, mais c'est moins virulent qu'en Amérique. Si nous pouvions voir des icônes médiatiques, sportives ou politiques métisses ou noires, ce serait déjà un bon début.

Vous avez reçu beaucoup de commentaires racistes lors de votre élection Miss Suisse. Aujourd'hui, vous auriez réagi autrement?

(Rires.) Je serais directement allée au tribunal et j'aurais été une drama queen sur les réseaux sociaux. Les dommages et intérêts auraient été reversés à des associations. A l'époque, ça me passait au-dessus. Je me disais: «Je suis là et je vais rester.» Aujourd'hui je trouve ce genre de comportement inadmissible. On dit toujours que 90% des commentaires sont laissés par 10% de la population et ce sont ceux qui ont l'esprit le plus étroit.

Il y a d'autres moments dans votre vie de tous les jours en Suisse où vous êtes confrontée au racisme?

Je tiens à préciser encore une fois que j'ai beaucoup de chance. Je n'ai jamais été pénalisée dans mes études ou dans mon emploi, mais j'en ai marre du racisme ordinaire. Par exemple, pourquoi on veut toujours toucher nos cheveux? Nous ne ferions jamais ça à un homme blanc. Ou pourquoi on me disait plus jeune que j'étais plus belle avec les cheveux lisses? Parfois c'est un compliment maladroit. Je me rappelle d'une copine qui m'a dit ne pas vouloir aller en boîte avec nous, car nous avons le rythme dans la peau. Ou alors si j'ose me réjouir d'aller au soleil, on m'a déjà répondu que je suis déjà bronzée toute l'année...

Qu'attendez-vous de ce mouvement qui est en train de se passer?

D'abord que Donald Trump ne soit pas réélu. Ensuite une prise de conscience de manière générale. Que les gens s'éduquent. J'ai été choquée de voir à quel point personne n'était au courant que les Noirs n'étaient pas acceptés dans beaucoup d'universités aux Etats-Unis dans les années 1950 et 1960. Les autres n'offraient pas tous les cursus ou elles n'étaient pas réputées. Il faudrait aussi qu'à l'école on arrête de réduire l'histoire des Noirs à l'esclavage. Nous sommes une population martyre, mais pas seulement. Les parents ont aussi un rôle à jouer, car personne ne naît raciste. Je pense qu'il y aura toujours du racisme, mais il faut arrêter les bavures. Il faut que les crimes commis par un Noir ou un blanc soit jugé de la même manière.

FDA

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