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FootballXamax se déchire aussi en coulisses

Entre le nouveau propriétaire et la Fondation Facchinetti, l’académie du club, c’est la bagarre. Récit.

par
Sport-Center
La Maladière vit des moments troubles sportivement. Mais en dehors du terrain aussi.

La Maladière vit des moments troubles sportivement. Mais en dehors du terrain aussi.

Eric Lafargue

C’est une histoire complexe qui porte en elle ses propres peurs. Elle renvoie au passé de Neuchâtel Xamax, à son présent évidemment et à son futur. Il y a deux visions, deux clans qui s’opposent, que tout oppose. D’un côté le nouveau propriétaire du club, Jean-François Collet, de l’autre la Fondation Gilbert Facchinetti (FGF), autrement dit l’association qui a permis à Xamax garder la tête hors de l’eau quand la faillite Chagaev a retenti en 2012.

On pourrait croire que ces deux entités, la SA d’un club pro et son académie, devraient forcément s’entendre, collaborer. C’était d’ailleurs le cas jusqu’à peu, bon an mal an. Aujourd’hui, c’est une bagarre larvée qui est déclarée. On résume synthétiquement les faits.

Chronologie d'un conflit

Fin 2019: Jean-François Collet rachète Neuchâtel Xamax.

Mai 2020: après la décision unilatérale, prise par Collet, de dénoncer la convention qui existait entre la SA du club (l’équipe professionnelle) et la FGF, l’ASF tranche. Elle «donne» les M16, les M18 et les M21 à la SA, elle laisse FootEco (les plus jeunes) et les M15 à la FGF.

Fin mai 2020: le Team Bejune (Berne-Jura-Neuchâtel, l’émanation footballistique de la FGF avec les meilleurs jeunes portés par la FGF), dépose un recours contre la décision de l’ASF. Cela n’aboutit pas. Le cas est désormais porté au Tribunal arbitral du sport (TAS), qui n’a pas accordé de mesure provisionnelle mais qui doit se prononcer en août.

Entre les deux parties, plus d’entente possible. On ne sait pas ce que feu Gilbert Facchinetti aurait pensé de tout cela. On peut juste se dire qu’il doit se retourner dans sa tombe à la vue de ce qui se passe, au moment même où «son» club est menacé de relégation.

Pour saisir les ressentis à Neuchâtel, il faut remonter quelques années en arrière. En 2012, après le cataclysme de la faillite (Chagaev), c’est grâce à la Fondation Gilbert Facchinetti, qui s’est constituée dans l’urgence pour sauver les meubles, que Xamax repart en 2e ligue inter et pas en 5e ligue. Pour définir les rôles des uns et des autres, entre la première équipe (la SA qui se constitue avec elle) et la Fondation qui est le centre de formation, tout est soigneusement séparé.

Un héritage bafoué?

Le couple vit d’abord comme il le peut, un peu chacun de son côté. Christian Binggeli, président et propriétaire des actions de la SA constituée alors, n’aurait pas pu entamer la folle remontée de Xamax, jusque dans l’élite, sans la FGF. Et sans un homme qui a contribué au sauvetage de ce qui pouvait l’être, Adrian Ursea, à la formation justement. Cet héritage qui semble bafoué aujourd’hui cristallise les tensions.

La FGF se sent vidée de sa substance, de ses meilleurs jeunes (M16, M18 et M21), alors qu’elle a toujours fonctionné dans le souci et le souvenir d’un passé douloureux. Elle existe pour la formation, mais aussi pour offrir une porte de sortie si le club venait à rencontrer à nouveaux de graves difficultés. Elle a constitué des réserves pour cela. Elle demande à Xamax un forfait pour son travail (plus de 400'000 francs par année en Super League), tout cela a été couché sur papier dans le cadre d’une convention qui liait normalement les parties jusqu’en 2022 (l’accord pour trois saisons supplémentaires date de 2019).

C’est cette convention qui a été dénoncée par Jean-François Collet. Le début de la guerre commence là. Les deux parties s’expriment ci-dessous.

Daniel Visentini

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Rey: «Un sentiment d’écœurement, on détruit tout»

Alexandre Rey. (Photo: Keystone)

Alexandre Rey. (Photo: Keystone)

Alexandre Rey, ex-joueur professionnel, a été président de la Fondation Gilbert Facchinetti de 2012 à 2016. Il connaît le dossier.

«Je suis écœuré par les agissements du nouveau propriétaire, Jean-François Collet, lance-t-il. Par l’ASF aussi qui, via son département technique, lui donne raison. J’ai le sentiment qu’on sacrifie la FGF et ce qu’elle a fait pendant huit ans sur l’autel du foot business.»

Le souvenir du traumatisme de 2012 est encore là. «Oui, mais on dirait qu’on oublie, explique Rey. Cette faillite a été un drame psychologique pour toute une région. Dès le départ il y a eu une volonté politique de séparer la SA du secteur de formation, pour se prévenir de tout danger. En 2019, l’ASF nous a encouragés à prolonger la convention avec la SA, ce que nous avons fait, jusqu’en 2022. Et puis Collet est arrivé et a dénoncé unilatéralement cette convention.»

Il sait le pourquoi, avancé par l’actuel propriétaire. Il est question de travail mal fait dans la formation des jeunes. Plus sûrement du montant annuel dont la SA doit s’acquitter auprès de la FGF. Un montant que Collet estime trop élevé.

«Avant cette guerre, il n’y avait pourtant pas de problème, reprend Rey. Il est reproché aussi à la Fondation d’avoir constitué une réserve qui a pu dépasser le million de francs. C’est un comble. La plupart des gens qui œuvrent pour la FGF le font bénévolement et si la FGF constitue des réserves, c’est justement par souci de pouvoir aider la SA en cas de coup dur. Mais on veut détruire tout cela, c’est incompréhensible. Ou alors trop compréhensible…»

Les non-dits

Il y a des non-dits. Du côté de la Fondation, on s’interroge sur le rôle joué par Jean-François Collet et les moyens qu’il s’est donné pour arriver à ses fins, jusque-là. Le propriétaire de Xamax depuis 2020 est également vice-président du comité de la Swiss Football League. De quoi lui ouvrir des portes du côté de l’ASF? Pour les plus proches du dossier qui sont à la FGF, l’histoire est cousue de fil blanc. Collet aurait profité d’une rancœur contre la FGF de Christophe Moulin, actuellement au Département technique de l’ASF, pour que celui-ci pousse en son sens dans ce conflit.

«Le résultat est désastreux, soupire Alexandre Rey. Collet est passé en force, l’ASF a validé le fait qu’il dénonce une convention pourtant signée par les deux parties. Nous avons soumis le cas au TAS, mais je constate surtout que tous ceux qui ont porté cette Fondation commencent à baisser les bras et que les autres s’en lavent les mains. C’est triste d’en être arrivé là.»

D.V.

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Collet: «On ne pouvait pas continuer comme cela»

Jean-François Collet. (Photo: Keystone)

Jean-François Collet. (Photo: Keystone)

La logique du dirigeant est simple. Jean-François Collet affirme avoir pris connaissance des détails de la convention entre Xamax et la FGF après avoir racheté le club. Il constate deux choses: le forfait payé annuellement, qu’il estime bien trop élevé, et le peu de joueurs «formés», prêts à jouer en Super League. «Et aussi le fait que la Fondation fonctionnait de manière autonome, sans concertation avec le club qui lui verse pourtant un forfait important.»

Pour ce qui est de verser la somme annuelle, prévue contractuellement en vertu d’une convention dûment signée, il faut souligner qu’il y a eu plusieurs faux bons. «C’était un problème, reconnaît Collet. Christian Binggeli signait des conventions qu’il n’arrivait pas toujours à respecter.»

En devenant propriétaire de Xamax fin 2019, Jean-François Collet devait pourtant honorer les engagements en cours. Il a au contraire dénoncé la convention qui le liait à la FGF dès le printemps 2020.

«C'était un contrat de mandant»

«Selon mes avocats, c’était un contrat de mandant, résiliable en tout temps, assure Collet. De toute façon, il y avait un problème avec cette Fondation, qui coûtait cher au club, sans que celui-ci ne soit représenté ou ait son mot à dire. La FGF a toujours fait ce qu’elle voulait. Si les résultats avaient été excellents, avec plein de jeunes formés et évoluant en Super League, j’aurais pu comprendre. Mais c’est très loin d’être le cas. De plus, elle met de l’argent de côté, au lieu de l’utiliser pour développer et améliorer la formation. On ne pouvait pas continuer comme cela.»

Pour ce qui est des résultats, Cyrille Maillard, responsable technique de la FGF, a un autre avis. Il a rappelé récemment dans la presse, via un courrier des lecteurs, que le Team Bejune avait des résultats en termes de formation (6 joueurs de l’effectif du Xamax d’aujourd’hui), 8 dans des équipes nationales (M15 à M18), trois joueurs vendus récemment dans des clubs de SFL (Zesiger, Jacot, Teixeira), les M21 deuxièmes de leur classement avant la longue pause, les M18 qualifiés pour le tour final.

C’est avec l’arbitrage de l’ASF, largement en sa faveur, que Collet a récupéré les M16, les M18 et les M21, les détachant de la FGF pour les intégrer dans la SA. «Il n’y a pas de conflit d’intérêts eu égard à ma position de vice-président de la SFL, assure-t-il. Pas plus qu’il y a eu quelque chose d’étrange autour de la décision prise par l’ASF. La procédure veut que le département technique se prononce et non le comité central, dans ces circonstances. Je sais que du côté de la FGF on veut y voir une intervention de Christophe Moulin (ndlr: actuellement à l’ASF, ex-directeur sportif de Xamax sous Chagaev), qui nourrirait une rancœur contre la Fondation. C’est faux, il n’est pas le seul à décider, tout de même.»

Reste que la convention a été dénoncée, que les M21 et les deux autres fleurons de la formation (M18 et M16) ont été rapatriés au sein de la SA et qu’en cas de problème, avec une Fondation où un sentiment d’écœurement prédomine, il pourrait y avoir du danger, sans plus de soutien.

«J'aurais souhaité que les choses se passent différemment»

«Je n’ai pas racheté Xamax pour spéculer et faire de l’argent, assure Collet. Je n’ai pas le profil d’un étranger, arrivant en voulait faire beaucoup de transferts avec des joueurs étrangers. Moi, j’aurais souhaité que les choses se passent différemment avec la Fondation, mais ses représentants n’ont jamais voulu discuter, envoyant même un avocat qui n’y connaissait pas grand-chose à une séance de conciliation. C’est dommage, mais je ne pouvais pas attendre la fin de la convention dans cette situation trop dommageable pour le club.»

Les deux parties ne partagent pas le même point de vue. Il se dit que d’emblée, dès le mois de décembre 2019, Jean-François Collet n’était pas chaud à l’idée de collaborer avec la Fondation Gilbert Facchinetti. Désormais, le divorce est consommé et amer.

D.V.

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