07.03.2020 à 20:04

FreerideYann Rausis, le perfectionniste aux jumelles

Le Valaisan a la réputation d'être l'un des plus méticuleux au repérage des faces. On a voulu vérifier la légende.

par
Sport-Center
Yann Rausis est l'un des plus assidus lors du repérage des faces.

Yann Rausis est l'un des plus assidus lors du repérage des faces.

Keystone

Avant de dévaler les sommets du Freeride World Tour, les athlètes repèrent les pièges et choisissent la ligne qu’ils estiment être la meilleure lors du Face Check. La reconnaissance de la montagne se fait aux jumelles, tout autour de la face, puisque celle-ci est préservée les semaines précédent les compétitions. En gros, on regarde mais on ne touche pas. Certains sont plus méticuleux que d’autres, à l’image de la légende américaine du freeride, Steve Klassen. «Il débarquait parfois quatre ou cinq jours avant l’Xtreme de Verbier et pouvait passer 5 heures par jour à étudier le moindre recoin de la face», admire Nicolas Hale-Woods, cofondateur du Freeride World Tour. D’autres n’ont besoin que de deux ou trois coups de jumelles.

Parmi les trois Suisses engagés, c’est Yann Rausis qui a la réputation d’être le plus méticuleux à cet exercice. «Il est capable de passer 48 heures au Face Check pour trouver l’angle idéal pour ses barres et cela paie régulièrement, affirme la Vaudoise Elisabeth Gerritzen. Yann fait peu d’erreurs dans ses choix de lignes, c’est hyper impressionnant!» On a du coup voulu vérifier le mythe. À Fieberbrunn (Autriche), dernière étape avant les finales de Verbier, le Face Check officiel était planifié samedi, veille de la compétition. Mais il n’a pas pu avoir lieu. Pas à cause du Coronavirus, mais en raison d’un épais brouillard qui a masqué le «Wildseeloder». Yann Rausis raconte malgré tout à quoi ressemble une méticuleuse reconnaissance.

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Prise de température à l’hôtel

La station autrichienne de Fieberbrunn est submergée par le brouillard en matinée. Yann Rausis prend son mal en patience dans sa chambre d’hôtel. Plusieurs images récentes du sommet de la compétition ont été envoyées aux athlètes. «Sur les photos de la face, je regarde ma ligne sous tous les angles, confie le skieur d’Orsières. J’analyse les vidéos de l’année passée, compare les conditions de neige et observe ce qui est possible de faire ou non cette année.» Le travail fait en amont sur l’ordinateur facilite le repérage de la face aux jumelles. «Tu regardes directement au bon endroit, précise le Valaisan. Là, j’ai tenté de trouver de nouvelles idées pour cette édition».

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Prendre son mal en patience

En attendant l’éclaircie, Yann Rausis décide de chausser les skis en fin de matinée. Dans la cabine qui le mène au sommet, vers midi, les flocons recouvrent les vitres et les espoirs de pouvoir réaliser un long Face Check s’amenuisent. Mais pourquoi a-t-il besoin d’autant de temps? «C’est mon côté perfectionniste, souligne le skieur. Si tu veux faire des lignes engagées dans ce sport, tu dois être précis. L’énergie et le temps passés au repérage sont gages de sécurité.» Il y a deux ans, Yann Rausis a donné son nom à un saut sur le mythique Bec des Rosses - le Rausis Cliff- en réalisant une barre rocheuse sur laquelle aucun rider ne s’était jamais aventuré. «En comptant la préparation sur l’ordinateur, le temps aux jumelles et les déplacements autour du Bec, j’ai passé deux journées de six heures pour le repérage. Mais parfois je me contente de deux heures si j’ai une ligne claire en tête».

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Un sommet dans le brouillard

En face du sommet, les athlètes sont normalement tous alignés, armés de leurs jumelles. Là, c’est clairement plus calme que prévu. Il est 13 h et le Wildseeloder ne veut toujours pas se montrer à ceux qui le défieront le lendemain. Seuls quelques membres de l’organisation s’activent autour de l’écran géant situé face aux gradins réalisés avec de la neige. «En face du sommet, tu prends en considération le danger et l’exposition, raconte Yann Rausis. Ma ligne est-elle dangereuse? Où n’ai-je pas le droit de tomber?» Vient ensuite un second critère pris en compte par le skieur d’Orsières: le feeling. «Je dois être totalement à l’aise avec la ligne que j’ai choisie et elle doit l’avoir été pour les bonnes raisons». L’œil doit réussir le difficile exercice d’imaginer une vue «de haut» du sommet, alors que l’athlète se trouve en face de ce dernier. Yann Rausis se pose généralement dans la zone où les juges sont placés, là où la vue est optimale. Il repère les zones intéressantes comme des sauts et des parties où il sera possible de prendre de la vitesse. «Il est important de varier les angles, monter si possible sur le sommet et observer la montagne avec plusieurs changements de luminosités», rajoute l’Orsérien.

Parfois, il avoue qu’il y a également une part de stratégie. «Il faut penser aux conditions du moment, mais aussi aux potentielles lignes choisies par ses adversaires, souligne-t-il. Ça m’arrive de partager mes idées mais il faut aussi savoir tendre l’oreille». Vingtième de la hiérarchie mondiale du Freeride World Tour, Yann Rausis n’a plus le choix. Pour décrocher un ticket pour la finale de Verbier, réservé aux treize meilleurs skieurs du classement, il doit réaliser un exploit dimanche dans le Tyrol et prendre des risques. «Il y a deux options: sauter une barre énorme en atterrissant dans une zone dans laquelle tu as l’interdiction de chuter. Ou faire des figures sur un saut dont la réception est moins dangereuse. Je vais opter pour la deuxième variante», détaille celui qui est de retour sur le circuit après une blessure au genou l’hiver dernier.

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La nuit porte conseil

La veille de la compétition, certains dessinent leur ligne sur l’ordinateur en soirée. «Si tu parviens à la visualiser, ce n’est pas forcément nécessaire, estime Yann Rausis. Mais ça peut aider si tu hésites entre plusieurs lignes». Ingénieur physicien diplômé de l’EPFL, le Valaisan en connaît un rayon niveau modélisation. «Mais les programmes complexes sont inutiles, car le feeling ne se transforme pas en équation, se marre-t-il. Le Face Check n’a pas pu se faire samedi et les athlètes devront se contenter de d'une heure dimanche matin, entre 6h45 et 7h45. «Au sommet, il faudra utiliser au mieux le temps à disposition pour observer, confie Yann Rausis, un peu frustré d'avoir disposé de si peu de temps. La clé est d'être attentif lors de la montée à pied qui offre plusieurs points de vue pertinents sur la face et regarder les premiers concurrents.» Si la ligne du Valaisan est tracée dans sa tête, elle n’est pas figée. «Il m’est déjà arrivé de changer de plan en montant sur la face le matin de la compétition», sourit malicieusement le Valaisan.

Sylvain Bolt, Fieberbrunn

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