Samedi 4 avril 2020 | Dernière mise à jour 13:34

Pandémie Covid-19 et psys: «Il y a de quoi avoir peur et perdre pied»

Le Coronavirus fragilise la population aussi sur le plan psychique. Le point avec le Dr Pierre Vallon, président des psychiatres suisses, qui téléconsulte depuis la maison.

Le Dr Pierre Vallon, président de la Fédération suisse des médecins psychiatres psychothérapeutes, téléconsulte depuis chez lui à Préverenges (VD).

Le Dr Pierre Vallon, président de la Fédération suisse des médecins psychiatres psychothérapeutes, téléconsulte depuis chez lui à Préverenges (VD). Image: Evelyne Emeri

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Lorsque nous le contactons, le Dr Pierre Vallon, installé à Morges (VD), n'a pas le temps de nous parler tout de suite. Le président de la Fédération suisse des médecins psychiatres psychothérapeutes (FMPP), également membre de la task force Covid-19, attend précisément une téléconsultation avec l'un de ses patients. Depuis une semaine, ce spécialiste, comme ses quelque 4600 confrères en Suisse, consulte à distance, par téléphone ou par visioconférence depuis son domicile.

«Les urgences sont prioritaires»

«La majeure partie des cabinets sont fermés. Depuis le lundi 16 mars, nous suivons les recommandations de la Confédération: nous télétravaillons. Nous répondons prioritairement aux urgences, comme des décompensations massives. Nous avons adopté le régime de la télémédecine et déjà demandé à l'OFSP (Office fédéral de la santé publique) que les caisses maladie prennent en charge les coûts comme elles le feraient pour un traitement en face à face. Nous n'ouvrons qu'en cas d'extrême nécessité. Pour les téléconsultations, nous cherchons à disposer d'un système sécurisé qui réponde à la protection des données, ce qui n'est pas le cas de FaceTime ou de Skype. Je suis moi-même testeur d'un système allemand actuellement», explique le Dr Vallon. Voici pour le côté technique et pratique.

«Il y a plus d'angoisse et de panique»

Sur le plan médical, l'analyse et les constatations de l'expert vaudois sont à la fois alarmistes et rassurantes: «Nous n'assistons pas forcément à une augmentation des consultations. En revanche, nous assistons à une hausse des crises d'angoisse et des attaques de panique: les gens se retrouvent dans des états où ils ne peuvent plus respirer, où ils sont complètement oppressés. Ils sont face au vide et à l'incertitude.»

Plus loin: «A l'inverse, en situation de crise, les personnes souffrant de dépression et sous traitement sont plus toniques parce qu'elles comblent leur vide et ont enfin quelque chose à combattre. Nous sommes étonnés, elles réagissent avec énergie, avec humour même. On ne remarque pas un réel abattement généralisé auquel on aurait pu s'attendre. On ne ressent pas non plus l'état d'esprit «On va tous crever». Nous espaçons nos consultations régulières. Mes patients eux-mêmes prennent sur eux, tout en sachant qu'ils ont mon numéro de portable...»

«On lutte contre l'ennemi invisible»

Il n'empêche que le spectre d'une contamination au Coronavirus est particulièrement anxiogène. Et nous ne sommes pas égaux face à la maîtrise de l'impalpable. Le psychiatre Pierre Vallon d'abonder: «La pire angoisse de nos patients, c'est de se retrouver avec un respirateur et d'étouffer. Ou qu'un de leurs proches soit touché. Mais il y a aussi et surtout cette lutte contre l'ennemi invisible. Et on doit le combattre à distance, c'est le seul moyen. En plus, il n'y aura pas de vaccin avant un an et demi à deux ans. Ce virus est totalement inconnu, notre corps est naïf et nous n'avons dès lors aucune immunité. Ca fait beaucoup. Et puis, rester chez soi, ne rencontrer personne, c'est ch*** et surtout contre-nature. Arrêtons aussi de répéter qu'il n'y a que les vieux et les personnes immunodéprimées qui sont atteints, il y a également de plus en plus de jeunes. C'est également une source d'anxiété.»

«Offrir un accès facilité»

Sur l'accès à des aides psychiatriques rapidement, le président de la Fédération suisse des médecins psychiatres psychothérapeutes est très clair: «Il y a un manque. On devrait offrir des helplines à bas seuil, autrement dit un accès facilité à notre spécialisation. C'est ma suggestion, mais ce sont les cantons qui doivent agir. Des initiatives sont déjà en cours sur Vaud et Genève. Pour obtenir un rendez-vous chez un psy, c'est toujours très long. Il nous faut un système rapide. Le plus gros problème, c'est qu'on ne peut pas entasser les patients dans les salles d'attente. On ferme précisément pour que les gens ne se contaminent pas, pas pour nous. Nous devons mettre sur pied un système de veille et d'accueil de manière interdisciplinaire; une structure qui puisse être tenue indifféremment par des médecins psychiatres et des psychologues (ndlr. 7200 en Suisse, formés à la psychothérapie)

«Une menace latente»

«A cause de cette pandémie, nous allons avoir de nouveaux patients, des gens qui n'ont jamais consulté ou osé consulter. Notre profession ne doit pas être oubliée. Nous sommes là aussi comme instrument thérapeutique dans cette crise sanitaire. Les gens ont besoin d'être rassurés, ils ont besoin que l'on relativise avec eux, poursuit le Dr Vallon. L'angoisse est une souffrance. Et pour aller consulter un psy, on doit souffrir. On n'y va pas pour le fun. La consultation relève de quelque chose de pénible, il faut étaler ses problèmes. Ce n'est pas une conversation dans un salon de thé. Nous sommes face à une situation totalement nouvelle. On n'a rien de comparable. La Mob', c'était un mythe. Ici, nous devons accepter une menace latente. Il y a de quoi avoir peur et perdre pied.»

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

Créé: 23.03.2020, 17h11

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