Vendredi 16 novembre 2018 | Dernière mise à jour 10:50

Déforestation Credit Suisse accorde des crédits à une société qui détruit les forêts indonésiennes

Alors que l'impact environnemental d'APRIL est en contradiction avec les normes de la banque, celle-ci reste silencieuse.

Les travaux de PT RAPP, succursale d’APRIL à Sumatra. Fin octobre 2017, la compagnie plantait toujours illégalement des acacias dans une zone de tourbières protégées. Des problèmes déjà dénoncés par des ONG et des habitants de Sumatra à l’assemblée générale de Credit Suisse en avril 2015.

Les travaux de PT RAPP, succursale d’APRIL à Sumatra. Fin octobre 2017, la compagnie plantait toujours illégalement des acacias dans une zone de tourbières protégées. Des problèmes déjà dénoncés par des ONG et des habitants de Sumatra à l’assemblée générale de Credit Suisse en avril 2015. Image: Ulet Ifansasti/Getty

Le Credit Suisse finance APRIL depuis douze ans

Le Credit Suisse finance APRIL depuis douze ans, sans que cette dernière ne soit devenue un modèle de durabilité. Selon les documents des «Paradise Papers», recoupés par les informations financières de Bloomberg, Reuters ou Thomson Reuters, la banque a financé APRIL en 2005, 2007, 2010, 2011, 2013 et 2015.

Les montants avérés versés par le Credit Suisse se montent généralement à 50 millions de dollars par opération, des prêts qui passent par de complexes réseaux de sociétés offshore afin d’en diminuer la charge fiscale.

Selon les éléments dont nous avons eu connaissance, depuis 2005, le Credit Suisse a accordé au moins 200 millions de dollars de prêts à APRIL et a agi au moins trois fois en tant que «security agent». Dans certains cas, il s’agit par exemple de financer l’agrandissement d’une usine de pâte à papier.

Dans certaines banques suisses, les aspects environnementaux et sociaux sont intégrés aux bases de données utilisées pour vérifier qu’un client n’est pas sous le coup de sanctions juridiques ou financières.

«Généralement, une infraction ne survient pas seule dans un ciel bleu», explique un expert de l’évaluation des risques. «Les infractions graves, par exemple aux droits de l’homme, vont de pair avec des problèmes de corruption, de non-respect de l’environnement, etc. C’est cette situation globale qui est évaluée pour décider d’un financement, en fonction aussi de la relation plus ou moins étroite entre l’opération financière prévue et son impact sur le terrain.»

Cependant, la nouvelle tendance dans les processus d’évaluation des risques consiste à penser qu’une banque aura plus d’influence sur le fonctionnement d’une société en la finançant sous condition qu’en renonçant à cette relation.

Les affaires suisses du groupe: quatre sociétés occupent un petit bureau à Nyon (VD)

Sateri, pour la viscose, fait partie du géant mondial Royal Golden Eagle (RGE), un groupe actif dans le papier avec sa branche appelée APRIL, l’huile de palme avec Asian Agri et le pétrole et le gaz avec Pacific Eagle.

Dans chacun de ces domaines, le groupe est membre de la poignée des poids lourds mondiaux. Il est aux mains d’un seul homme: le milliardaire indonésien Sukanto Tanoto, qui a défrayé la chronique pour un litige avec la Deutsche Bank ou encore pour la condamnation de sa société Asian Agri dans la plus grande fraude fiscale d’Indonésie.

Sateri et Asian Agri, tout comme APRIL, ont reçu à plusieurs reprises des prêts du Credit Suisse depuis les années 2000.

À cette même période, le groupe a domicilié quatre sociétés à Nyon, des firmes jusqu’ici inconnues du grand public et des spécialistes que nous avons interrogés.

Toutes sont réunies dans le même bureau près de la gare et emploient ensemble une poignée d’employés qui accomplissent des «tâches administratives», selon leurs propres mots.

Pour trois d’entre elles, nous avons pu obtenir des informations sur leur dernière taxation fiscale, qui porte sur des montants très faibles. «Deux de ces sociétés font du marketing auprès de nos clients européens et deux autres sont actuellement dormantes», nous a expliqué par e-mail une porte-parole de Royal Golden Eagle.

Parmi elles, Sateri International SA a notamment fait de l’import-export avec les États-Unis. Selon les bases de données douanières, entre 2007 et 2009, elle a exporté 196 cargos de fibre de viscose vers les États-Unis, une marchandise qui vaut dans les 200 millions de dollars.

Mais, chose étrange, la moitié de ces cargos (c’est-à-dire 5106 tonnes de viscose) a été envoyée à la société nyonnaise à l’adresse de deux villas dans des quartiers résidentiels de Caroline du Nord.

L’une d’entre elles, un pavillon à colonnades blanches, construit dans les années 30, appartient à une avocate qui a représenté Sateri International SA de Nyon au cours d’une procédure de faillite aux États-Unis et dans laquelle l’entreprise était créancière.

Évidemment, la marchandise n’est jamais passée physiquement par la Suisse ou par ces villas américaines. Cette société et ces adresses privées fonctionnent comme des boîtes aux lettres, ce qui est légal aux yeux des lois suisse et américaine.

Mais à quoi peut bien servir un tel montage? Aucun des experts que nous avons consultés n’a de réponse à cette question et la société elle-même a réagi à toutes nos interrogations, sauf à celle-là.

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Woro Supartinah vient d’un petit village indonésien sur l’île de Sumatra. Le 16 avril 2015, au nom d’une ONG locale, elle écrit à Roger Federer: «Nous demandons votre aide urgente pour sauver les terres de notre communauté et arrêter le bûcheronnage illégal.» Elle lui demande d’intercéder auprès du Credit Suisse, en tant qu’ambassadeur de la banque, pour faire entendre leur combat contre le géant du papier Asia Pacific Resources International (APRIL) qui reçoit des crédits de l’établissement suisse. La société «s’empare de nos forêts, de nos fermes et de nos maisons», insiste la jeune femme.

Roger Federer lui répond, l’assurant qu’il relaiera ses soucis au Credit Suisse. «J’ai une complète confiance qu’ils étudient de tels problèmes sérieusement», affirme le tennisman. Le 24 avril 2015, lors de l’assemblée générale de la banque à Zurich, Woro Supartinah, qui a fait le voyage d’Indonésie, interpelle le conseil d’administration. Joachim Oechslin, responsable de la gestion des risques au Credit Suisse, reconnaît que des «erreurs» ont été commises par APRIL. «Je me sens vraiment concerné par vos problèmes», dit-il. «Tout futur financement fera l’objet de mon implication et de mon approbation personnelle», promet-il.

Or, selon une information parue chez Thomson Reuters Eikon, la banque suisse aurait de nouveau accordé un prêt de 50 millions de dollars à Heliosity Consulting (une filiale d’APRIL) dans le cadre d’un crédit global de 1,1 milliard accordé par plusieurs banques. Interrogés, ni le Credit Suisse ni APRIL n’acceptent d’en parler. Cependant, selon les documents des «Paradise Papers», la banque préparait effectivement un nouveau prêt pour Heliosity Consulting en août 2015. À peine quatre mois après avoir promis que le responsable de la gestion des risques lui-même s’impliquerait dans une telle décision. Le montant global qu’il est prévu d’accorder par un consortium bancaire est de 1,1 milliard de dollars, pour lequel le Credit Suisse sera «security agent», c’est-à-dire que la banque est responsable d’assurer qu’une garantie couvre la valeur du prêt. C’est aussi généralement la banque qui coordonne l’opération.

«Crime contre l’humanité»

Durant cet été 2015, l’île de Sumatra est ravagée par des centaines d’incendies provoqués par les sociétés, dont APRIL, qui coupent la forêt tropicale afin d’alimenter leurs usines, puis brûlent les souches pour faire place nette à des plantations d’acacias. En automne, les concessions de deux fournisseurs d’APRIL sont gelées par le Ministère indonésien de l’environnement et des forêts en raison de leur implication dans les incendies. Les fumées sont si denses qu’elles sont qualifiées de «crime contre l’humanité» par l’Agence indonésienne de météorologie, climatologie et géophysique. Les écoles sont fermées, les transports interrompus; 500 000 personnes souffrant d’affections respiratoires sont recensées au mois de juillet.

Au même moment, selon les e-mails contenus dans les «Paradise Papers», les représentants légaux des différentes filiales d’APRIL impliquées dans le prêt et du Credit Suisse tentent d’organiser un rendez-vous pour la signature des documents de financement. L’ironie veut que le brouillard provoqué par les incendies soit si dense que les avions ne décollent plus. Un représentant d’APRIL écrit: «Au vu du brouillard, nous devons nous assurer, si nous avons des directeurs à Pekan, Baru/Kerinchi ou ailleurs, qu’ils puissent voler jusqu’à Jakarta le jour de la signature des documents.»

Nous ne sommes pas en possession des contrats signés, mais une solution a visiblement été trouvée puisqu’en décembre 2015 le groupe Royal Golden Eagle (RGE), auquel appartient APRIL, organise des banquets à Hongkong et à Singapour pour «remercier les banques de leur confiance dans les compagnies du groupe RGE». Sur son site Web, la société assure que ses progrès en matière environnementale ont permis à APRIL de lever 1,1 milliard de dollars.

À Sumatra, la forêt a été détruite à de nombreuses reprises depuis 2009 dans des zones classées de protection nationale. Certaines compagnies impliquées ont été poursuivies et condamnées à une amende de 1,2 milliard de dollars pour avoir détruit 7000 hectares de forêt sans autorisation, soit l’équivalent de 10 000 terrains de foot. Plusieurs d’entre elles étaient des fournisseurs d’APRIL. Certains fournisseurs de la société avaient obtenu leurs concessions via des fonctionnaires qui ont, depuis, été condamnés pour corruption. Tous ces problèmes ne se sont pas évaporés depuis les engagements pris par le Credit Suisse en 2015.

Les plantations illégales d’APRIL

Woro Supartinah explique aujourd’hui que «la situation s’est un peu améliorée pour les habitants, mais ce n’est pas le cas des tourbières. Il y a une différence entre les promesses faites par APRIL et la situation sur le terrain.»

Depuis 2016, le gouvernement indonésien s’est engagé dans un bras de fer avec APRIL pour qu’elle respecte la loi sur les tourbières qui vise notamment à limiter les risques d’incendies. À ce jour, ce n’est toujours pas le cas. À la fin du mois d’octobre dernier, la planification du travail, un document légal élaboré par APRIL et par six de ces fournisseurs, a été déclarée invalide par le gouvernement. «J’invite la succursale d’APRIL, PT RAPP, à obéir aux règles de ce pays, comme toutes les autres compagnies forestières», a déclaré la ministre indonésienne de l’Environnement et des Forêts le 26 octobre 2017.

En effet, APRIL continue à construire des canaux de drainage et à planter des acacias dans des zones de tourbières protégées. En mars 2017, trois directeurs du Ministère de l’environnement sont allés arracher des acacias de leurs propres mains sur les terres d’APRIL, dans un geste qui se voulait symbolique. Il était assorti de sanctions administratives et de l’exigence d’arracher les acacias et de détruire les canaux illégaux. Malgré tout, lors d’une inspection le 5 octobre, le gouvernement a constaté que les plantations se poursuivent illégalement dans des zones protégées. Plusieurs ONG ont écrit au Credit Suisse, il y a dix jours, pour l’informer de la situation. C’est leur troisième lettre en deux ans.

Le silence du Credit Suisse

Depuis 2010, la banque helvétique s’est dotée de règles internes, notamment pour ce qui est de la protection des forêts et des tourbières. «Le Credit Suisse ne financera et ne conseillera pas des compagnies qui sont, de manière connue, impliquées dans du bûcheronnage illégal ou exploitent les ressources issues du bûcheronnage illégal», affirme-t-elle sur son site Web. «Une attention particulière sera accordée pour assurer que les activités menées dans des tourbières le soient de manière légale», assure-t-elle encore. Les engagements prennent aussi en compte les droits des populations locales. En avril 2015, Joachim Oechslin avait justifié le financement d’APRIL devant son assemblée générale. «Des progrès ont été réalisés. APRIL a certifié certaines de ses filiales, a amélioré ses processus et règlements internes, formé un comité indépendant avec des représentants d’ONG (ndlr: ONG qui ont quitté le comité fin 2016). L’entreprise a aussi admis des erreurs discutées (ndlr: un cas de bûcheronnage illégal) en détail avec des représentants du Credit Suisse.»

APRIL botte en touche

Aujourd’hui, malgré la persistance de graves problèmes, la banque refuse de s’expliquer. Elle se contente de répondre dans un e-mail que «s’il y a des raisons de penser qu’une transaction potentielle ou qu’une relation clientèle puisse ne pas être compatible avec les engagements que nous avons pris ou soit avec nos directives (…), le Credit Suisse conduit (…) un processus d’analyse rigoureux pour s’assurer que les transactions potentielles respectent toutes les lois, règles et directives en vigueur dans les marchés dans lesquels il opère. Nous recommandons vivement à tous nos clients de veiller à ce que les normes applicables soient respectées.»

À nos questions liées à des situations précises, APRIL a, de son côté, répondu de manière générale en mettant en lumière de nombreuses collaborations avec des ONG, des initiatives pour combattre les feux de forêt ou encore la supervision par des experts indépendants de son programme de gestion durable. Pourquoi le Credit Suisse a-t-il décidé d’accorder un nouveau crédit à APRIL en 2015? Malgré nos recherches, nous n’avons pas réussi à trouver d’éléments montrant que les progrès faits en quatre mois par la société étaient suffisamment importants pour justifier de poursuivre ce financement.

Nous avons écrit à Roger Federer pour lui exposer la situation et lui demander ce qu’il en pense. L’égérie du Credit Suisse n’a pas eu le temps de nous répondre. (Le Matin)

Créé: 11.11.2017, 23h00

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