Dimanche 23 février 2020 | Dernière mise à jour 11:42

Documentaire Crypto AG, ou la conspiration des bisounours

Le documentaire diffusé par «Temps Présent» sur l'histoire de l'entreprise Crypto AG à Zoug mérite amplement le détour pour se faire une idée sur cette très, très longue affaire d'espionnage.

Crypto AG, créée en 1952, est basée à Steinhausen, dans le canton de Zoug, et spécialisée dans les télécommunications et la cryptographie. Elle compte aujourd'hui 250 employés.

Crypto AG, créée en 1952, est basée à Steinhausen, dans le canton de Zoug, et spécialisée dans les télécommunications et la cryptographie. Elle compte aujourd'hui 250 employés. Image: Keystone

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«Chez Crypto, la vie était belle», déclare la fille d'un employé de l'époque, relatant la qualité de l'emploi pour les collaborateurs de ce fleuron helvétique de la cryptologie. Enfin, pas vraiment helvétique comme le montre le documentaire de «Rundschau», diffusé par «Temps Présent» jeudi soir dans une adaptation française. Aujourd'hui, la situation est moins drôle, car un rapport de la CIA - Minerva - détaille l'historique de l'opération Rubicon, qui a permis aux services de renseignement américains et allemands (jusqu'en 1993) de piloter en secret cette entreprise.

Avec les grandes oreilles

En résumé, Crypto AG a vendu des machines ultrasophistiquées à une centaine de pays, mais en même temps, les services de renseignement américains et allemands en possédaient les codes de lecture. Grâce à leurs grandes oreilles disséminées un peu partout dans le monde (en Suisse aussi), les Américains ont ainsi pu écouter à leur insu un nombre incalculable de conversations cryptées. Le documentaire s'attarde sur deux événements historiques, où ces écoutes ont pu jouer un rôle déterminant: lors de la chute de Salvador Allende au Chili (1973) et lors des accords de camp David (1978).

Des premiers soupçons

En 1978, un employé licencié avait déjà fait état de doutes quand à la fiabilité des ces machines et la probabilité qu'elles soient manipulées pour certains clients, et cela à l'insu des collaborateurs eux-mêmes de Crypto AG. Les services secrets yougoslaves ont été les premiers à cette époque à avoir eu des soupçons sur la vertu de ces appareils. Puis, en 1992, un commercial de Crypto AG, Heinz Buehler, a été emprisonné en Iran, lors d'un voyage de routine.

La police fédérale sans zèle

Les Iraniens s'étaient rendu compte, lors de l'assassinat de Chapour Bakhtiar à l'été 1991, qu'ils étaient écoutés par les grandes oreilles occidentales. Leurs soupçons s'étaient portés sur le matériel utilisé et acheté chez Crypto AG. Mais Heinz Buehler ne savait pas non plus que les appareils étaient manipulés et il n'a pu rentrer qu'après 9 mois d'une détention éprouvante. Après cette affaire, de lourds soupçons ont pesé sur la fiabilité de Crypto AG. La police fédérale a mené une enquête, mais apparemment sans trop de zèle pour ne pas gêner l'allié américain.

25 ans plus tard

Ce qui paraît étonnant, après le gros couac en Iran, c'est que les services de renseignement d'autres pays ne soient pas devenus plus méfiants envers l'entreprise de Zoug. Tout cela remonte à 25 ans... Que s'est-il passé depuis? La méfiance n'est-elle pas la règle dans les milieux du renseignement? Aujourd'hui, à la faveur de ces révélations, la Suisse semble prise d'un accès de curiosité pour cette entreprise privée, qui était en réalité un outil précieux pour des services secrets étrangers et néanmoins alliés. Ne montrons-nous pas trop de naïveté?

La position de la Suisse

Du coup, plusieurs enquêtes sont lancées, le Conseil fédéral et le Parlement s'en mêlent. Les parlementaires semblent tomber des nues en apprenant cette histoire (dont une bonne partie date un peu). Ces enquêtes finiront sans doute par établir les mêmes faits que ceux révélés par le documentaire de la SRF. Au final, il ne faut pas se faire d'illusion. Pas plus qu'en 1978 ou en 1992, la Suisse n'est dans une position où elle peut s'en prendre à la NSA et à ses méthodes. A la guerre comme à la guerre.

Qui pouvait savoir ?

La récente gaffe d'Ignazio Cassis, qui se plaignait des espions russes devant le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, est là pour rappeler que la Suisse n'a guère de poids dans ces affaires d'espionnage. Elle subit plus qu'elle n'agit au milieu des grandes puissances. Quant aux pays roulés dans la farine par les machines de Crypto AG, ils savent que ce n'est pas la Suisse officielle qui a cherché à leur nuire, mais des services secrets sans scrupules, comme ils le sont tous. Au plan intérieur, il reste à déterminer si des gens haut-placés savaient en Suisse et comment ils ont fermé les yeux pendant des décennies sur une telle ingérence étrangère.

Eric Felley

Créé: 14.02.2020, 19h50

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