Lundi 10 décembre 2018 | Dernière mise à jour 11:25

Maurice Tornay «Je n’ai fait que mon métier d’expert fiscal, avec prudence»

Affaire Giroud: le président du Conseil d’Etat, dont la fiduciaire révisait les comptes de l’encaveur-négociant, était-il au courant? A-t-il été abusé? Voici ses réponses.

«S’agissant des sociétés de Dominique Giroud que je révisais, je lui ai posé toutes les questions qui me venaient à l’esprit.»

«S’agissant des sociétés de Dominique Giroud que je révisais, je lui ai posé toutes les questions qui me venaient à l’esprit.» Image: Sebastien Anex

«Ne nous privons pas de grands projets»

Maurice Tornay parle d’un «creux de vague» et défend les priorités du gouvernement.

Les comptes 2013 de l’Etat du Valais présentent un déficit de 53 millions de francs, une situation qui ne s’était pas produite depuis dix ans au moins. Le canton va-t-il augmenter les impôts?

Depuis des mois, le Conseil d’Etat a dit clairement au Grand Conseil, par ma bouche notamment, que nous devions examiner sans a priori et sans tabou les tâches et les structures de l’Etat. Le Conseil d’Etat a proposé, dans une première étape, de réaliser un équilibre entre des recettes nouvelles et un réexamen des prestations. Le Grand Conseil a répondu négativement à propos des recettes.

Votre collègue Jean-Michel Cina a déclaré que les seules mesures retenues sont celles qui ne font mal à personne – à l’exception des enseignants, qui lancent un référendum. Les Valaisans ne semblent pas prêts à accepter le régime minceur. Que leur dites-vous?

Pour l’instant, le Parlement nous a demandé de venir d’abord avec des mesures liées aux prestations. Je pense qu’il n’a pas définitivement fermé la porte à des impôts, ou d’autres recettes nouvelles comme les taxes et émoluments.

Le premier train d’économies touchait surtout les départements des deux minoritaires du gouvernement, Esther Waeber-Kalbermatten et Oskar Freysinger. Une façon pour le PDC de montrer qu’il commande toujours?

Au gouvernement siègent cinq conseillers d’Etat, et pas cinq délégués des partis de ce canton. Les secteurs couverts par ces deux départements – social, santé, enseignement et sécurité – représentant 80% du budget valaisan, ils sont logiquement plus concernés que d’autres. Cela n’a rien à voir avec la politique politicienne.

Un référendum a été lancé contre les premières mesures d’économie. Des partis de gauche et les associations de fonctionnaires jugent intenable le double frein aux dépenses et à l’endettement et demandent de l’assouplir.
Quelle est votre position?


Le mécanisme lui-même propose des exceptions. Il est bien entendu que si nous devions nous trouver dans une situation de crise, le gouvernement aura l’intelligence de les utiliser. Je ne suis pas dogmatique sur ce point. Cela étant, des stabilisateurs économiques comme le double frein à l’endettement contribuent à long terme à la santé financière d’une collectivité publique. Ne nous en privons pas au premier orage.

Le Valais traverse-t-il un simple orage, ou une crise financière plus profonde? On se pose la question quand on entend votre collègue Jacques Melly dire au Grand Conseil qu’il reporte une étape dela troisième correction du Rhône par manque de moyens. Il s’agit pourtant d’un projet important lié à la sécurité du canton.

Dans notre situation, il faut bien sûr établir des priorités. Cela étant, la 3e correction du Rhône est un projet gouvernemental, le plan d’aménagement a été accepté, c’est réglé. Aujourd’hui nous sommes dans la phase d’exécution.

Quel est le projet qui vous tient particulièrement à cœur, celui auquel le Valais ne doit renoncer en aucun cas?

Ce n’est pas parce que nous traversons un creux de vague que nous ne devons pas avoir de projets. Ce ne serait pas une vision. Nos priorités sont la sécurisation de notre population, la diversification de notre économie avec l’arrivée de l’EPFL, et bien sûr de réussir la phase de transition en ce qui concerne la politique énergétique du canton.

En dates

1953
Naissance
Le 6 novembre à Orsières, fils de Fernand et Rachel Tornay-Murisier.

1989
Expert fiscal
Il ouvre sa propre fiduciaire. La même année, il est élu député suppléant PDC au Grand Conseil.

2009
Conseiller d’Etat
Il prend en charge le Département des finances, des institutions et de la santé.

2010
Collaborations
Préside la Conférence latine des directeurs cantonaux des Finances, entre à la Conférence suisse en 2012.

2013
Président
Réélu en mars, il préside le Conseil d’Etat. En octobre, Le Temps révèle l’enquête pénale contre Dominique Giroud, dont la fiduciaire de Maurice Tornay a contrôlé les comptes.

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L’affaire Giroud, des comptes d’Etat rouge vif: vous traversez la période la plus difficile de votre carrière politique. Comment la vivez-vous?

Un politicien doit avoir le cuir épais quand il se lance dans des combats politiques. Cela dit, je ne vous cache pas que je suis meurtri par les attaques visant mon intégrité, ma personne et affectant ma famille. Je n’ai pas peur des difficultés. C’est la force de l’être humain que de relever des défis!

Dans ce climat, avez-vous assez de recul pour vous consacrer aux affaires publiques?

Je dors presque aussi bien qu’avant, c’est mon baromètre pour savoir comment je gère les tensions. Je me suis aussi demandé si je ne faisais pas du positivisme pour ne pas tomber dans un trou noir. Je peux vous dire qu’à ce jour, je suis complètement bien dans mes bottes.

Avez-vous songé à démissionner?

Il n’y a pas de place pour la lassitude, pour deux raisons. Je suis occupé par les dossiers prioritaires du gouvernement valaisan et de mon département. Et comme vice-président de la Conférence suisse des directeurs des finances, je participe au groupe de pilotage sur l’adaptation des statuts fiscaux spéciaux suisses. Si la lassitude devait prendre le pas sur le plaisir de travailler, je me poserais la question d’une démission.

Cette dernière dépend aussi de vos explications sur l’affaire Giroud. Par exemple, quand avez-vous su que cet ex-client de la fiduciaire Alpes Audit était sous enquête pénale pour fraude fiscale?

C’est le chef du Service valaisan des contributions qui m’a donné cette information, oralement. Sincèrement, je n’ai pas la date précise en tête. Ce dont je me souviens, c’est que je lui ai alors dit que j’allais me récuser dans ce dossier étant donné que j’avais révisé les comptes de sociétés de Dominique Giroud.

Alpes Audit a cessé de le faire en 2010, deux mois après le début de l’enquête fédérale. Coïncidence, ou avez-vous senti le vent du boulet?

Je n’étais alors pas au courant de cette enquête et ne suis intervenu ni de près ni de loin dans le sens que vous suggérez. L’explication est plus simple. En raison de l’introduction de nouveaux mécanismes légaux de contrôle des sociétés, la fiduciaire que j’ai dirigée ne possédait plus les compétences exigées pour contrôler un réseau de sociétés devenu plus complexe. C’est le seul et unique motif qui explique sa décision.

Vous avez dit cette semaine ne pas être actionnaire de la fiduciaire Alpes Audit. Ne disiez-vous pas le contraire en janvier?

Dans la conférence de presse de janvier, je parlais de mon ancienne fiduciaire, la Fiduciaire de l’Entremont, qui détient 25% du capital d’Alpes Audit. A titre personnel, je ne suis pas actionnaire d’Alpes Audit et ne l’ai jamais été. Vous avez contrôlé des sociétés Giroud pendant dix ans. Difficile de croire que vous ne vous souvenez pas de la date à laquelle vous avez appris ses ennuis… C’est pourtant le cas. En tant que chef du Département des finances, je peux me prononcer sur des amendes décidées par mon service et faire des remises d’impôt. Je n’ai pas mon mot à dire en matière de taxation, de révision ou de rappel d’impôt.

Pourtant le chef du Service des contributions (SCC) vous téléphone lorsqu’on perquisitionne votre ancienne fiduciaire. Étonnant, non?

Je le rencontre régulièrement. Tous les quinze jours, pour faire le point par exemple sur le dossier des statuts fiscaux spéciaux.

Vous a-t-il parlé des problèmes fiscaux de Dominique Giroud avant la perquisition menée dans votre ancienne fiduciaire?

Non, pas du tout. Je n’exclus pas qu’un jour, alors que nous parlions d’autres problématiques, il ait évoqué ce dossier, pas plus ou moins qu’un autre. Il pourrait donc ressortir du rapport de la Commission de gestion que j’ai été informé de l’existence d’un dossier Giroud à travers un procès-verbal de la Commission d’impôt.

Quand le chef du SCC vous parle de la perquisition, vous lui dites de ne plus vous informer. Pourquoi?

Si on vient me dire que le dossier d’un ancien client fait l’objet d’une enquête, je me récuse. C’est tout à fait normal.

D’une petite entreprise viticole, Dominique Giroud est devenu en peu de temps le numéro deux du canton. Vous êtes-vous demandé d’où venait son argent?

Je n’avais pas une vision complète et globale des flux financiers de ses sociétés. Il m’était donc difficile de me faire une idée. Mais s’agissant des sociétés que je révisais, je lui ai posé toutes les questions qui me venaient à l’esprit.

Vous dites que vous ne révisiez que ses sociétés domiciliées en Valais. Or un courriel révélé par la RTS montre que vous connaissiez aussi deux sociétés zougoises vouées à l’optimisation fiscale. Pourquoi l’avoir tu?

On m’a interrogé sur les sociétés que je révisais. Je n’avais pas de mandat sur ces deux entités zougoises. Il arrive souvent qu’un client vous interroge sur une société dont vous n’êtes pas le réviseur. C’est simplement ce que montre ce courriel, où je réponds d’une manière très prudente – ce qui, d’ailleurs, n’a pas été relevé.

Vous y donnez des conseils en matière d’optimisation fiscale…

C’est mon travail d’expert fiscal! Je présente à mes clients la meilleure façon de remplir leurs obligations. Je rappelle dans ce courriel que la distribution dissimulée de bénéfices est examinée avec attention par le fisc. Je fais aussi observer au client que mes remarques ne valent en aucun cas comme un conseil intégral, étant donné que je n’ai pratiquement aucun renseignement sur les sociétés dont il est question.

Ce courriel ne démontre-t-il pas que vous connaissiez le système Giroud bien mieux que ce que vous avez laissé entendre?

Non, il ne démontre pas ça. Il illustre simplement le travail normal d’une fiduciaire. Pourquoi le droit fiscal deviendrait-il soudain tout blanc ou tout noir? Vous, les médias, ne publiez-vous pas régulièrement des dossiers «Comment payer moins d’impôts»?

Entre ce que peut déduire un salarié et les montages des sociétés Giroud se trouve justement le fossé qui indigne les Valaisans. Quelle est votre réponse politique?

La notion d’égalité m’a toujours habité. Ma réponse politique est la suivante: lorsqu’un petit contribuable oublie de faire valoir son droit à une déduction, le service des contributions corrige la déclaration en sa faveur. L’imposition des sociétés a ses propres règles, et nous examinons leurs déclarations avec une attention particulière. Cette priorité fait aussi partie de ma réponse politique.

Vous avez d’abord dit que Dominique Giroud avait financé vos campagnes électorales, puis qu’il ne l’a pas fait en 2013. Qu’en est-il exactement?

J’ai vérifié et confirme que je n’ai pas eu de soutien de sa part pour ma campagne 2012-2013.

Avez-vous eu des contacts avec lui depuis que l’affaire est publique?

Ça m’est arrivé, ces contacts ont été très rares.

Lui en voulez-vous?

J’ai réservé mon appréciation en direct à Dominique Giroud.

Craignez-vous d’autres documents compromettants dans l’enquête?

Le courriel dévoilé par la RTS date de 2005 et émane du rapport de la Division des affaires pénales et enquêtes (DAPE) de l’Administration fédérale des contributions. Un dossier comme celui-ci, avec les différentes perquisitions, peut contenir 200 000 pièces. Je prends le pari qu’il en sortira d’autres. On essayera de les faire apparaître comme des faits nouveaux, sans avoir le courage de rappeler qu’après deux ans d’enquête, la DAPE a inculpé Dominique Giroud et m’a disculpé.

Donc vous êtes serein?

Seule une pièce nouvelle qui n’émanerait pas de la DAPE – je pars évidemment de l’hypothèse qu’elle n’existe pas – pourrait me mettre en difficulté pour ce qui touche à mon ancienne activité professionnelle. A part ça, il y a l’enquête politique menée par la commission de gestion du Grand Conseil qui doit déterminer si, en tant que magistrat cette fois, je suis intervenu de quelque façon que ce soit dans l’enquête sur Dominique Giroud, si ce dernier a bénéficié du même traitement que tout autre contribuable. Ce point seul m’intéresse à ce jour. Si la commission de gestion devait conclure que je me suis impliqué dans le dossier Giroud, là oui, je serais très en difficulté.

Si la commission de gestion estime que vous avez commis des erreurs, démissionnerez-vous?

En cas d’erreur grave, oui.

Pouvez-vous développer?

Non. Les erreurs que j’aurais pu commettre comme magistrat doivent être analysées par la commission, ce qui relève du secret de ses délibérations.

N’avez-vous pas réalisé que cette affaire était explosive et pouvait menacer votre place?

Je pense effectivement que je n’ai pas pris toute la mesure de cette affaire. J’aurais dû avoir une sensibilité politique plus importante.  (Le Matin)

Créé: 06.04.2014, 14h49

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