Jeudi 17 janvier 2019 | Dernière mise à jour 07:19

Enquête La Suisse et l’ONU accordent l’immunité à des diplomates fantômes

Des hommes d’affaires se procurent, grâce à des micro-Etats des Caraïbes, le titre d’ambassadeur auprès de l’ONU. La Confédération leur offre tous les privilèges qui vont avec, sans aucun contrôle.

L’ONU à Genève considère que ce n’est pas son rôle de faire des contrôles sur les ambassadeurs. En médaillon: un passeport provenant de Sainte-Lucie (DR).

L’ONU à Genève considère que ce n’est pas son rôle de faire des contrôles sur les ambassadeurs. En médaillon: un passeport provenant de Sainte-Lucie (DR). Image: Laurent Guiraud

Il existe beaucoup plus de contrôles aux Nations Unies à New York qu’à Genève

POURQUOI LES HOMMES D’AFFAIRES RECHERCHENT-ILS UNE FONCTION DIPLOMATIQUE?

Parce que cela leur permet de profiter de nombreux avantages. Tout d’abord ils jouissent de l’immunité face à la justice du pays où ils sont accrédités. Ils peuvent aussi voyager avec plus de flexibilité, ne sont quasi jamais contrôlés par les douanes et bénéficient des valises diplomatiques. Au niveau des impôts, c’est également intéressant parce qu’ils profitent d’une exemption fiscale. Ils peuvent aussi faire passer certaines activités commerciales comme étant celles de la mission, ils ne payent ainsi aucune taxe. Enfin, ils ne doivent répondre qu’à l’Etat qu’ils sont censés représenter.

POURQUOI LES PETITES ÎLES DES CARAÏBES SONT-ELLES DEVENUES L’ELDORADO DES BUSINESSMEN DIPLOMATES?

Les conditions à remplir pour être nommé ambassadeur varient d’un pays à l’autre. La plupart des pays européens ont des lois qui les régissent, les îles caribéennes n’en ont pas. La plupart du temps, la nomination est du ressort du premier ministre uniquement. Il n’a pas à la justifier face à son Parlement ou à l’opposition. Souvent, ces décisions ne sont pas publiques et la population n’est même pas au courant de qui les représente à l’étranger.

COMMENT DEVIENT-ON AMBASSADEUR DE CES PAYS?


Cela m’étonnerait beaucoup qu’il n’y ait pas d’argent échangé. Il est difficile de mettre un prix exact, mais ces passeports coûtent en général plus de 100?000?dollars. C’est un problème à la fois éthique et légal. L’ambassadeur est un agent du gouvernement, sa nomination ne peut pas être le fruit d’une transaction financière.

QUEL EST LE RISQUE POUR LA SUISSE?

Ça dépend de qui on parle, mais on peut imaginer le pire, comme un attentat terroriste. Cependant, je n’y crois pas, c’est avant tout pour faire du business en toute impunité que ce type de fonction peut être utile. L’accord de siège fait que l’ONU demande à la Suisse de faciliter leur entrée. La Suisse n’objecte pas, en principe, mais si elle a un problème elle peut renvoyer à n’importe
quel moment un de ces ambassadeurs, qui devient persona non grata.

EST-CE AUSSI FACILE DE S’ACCRÉDITER À NEW YORK?

Non. Les Etats-Unis possèdent un service de sécurité diplomatique, ils font des contrôles en profondeur et enquêtent sur le passé des personnes qui sont sur le point de devenir ambassadeur. Une personne déjà condamnée sur le territoire américain ne serait jamais acceptée.

Max Hilaire,
Professeur de l’université
de Morgan aux Etats-Unis


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Le siège de l’ambassade de Grenade à l’ONU se trouve dans un quartier cossu de Genève, à Vandœuvres. Avoisinant les 75 000 mètres carrés, cette demeure, qui a coûté 35,5 millions de francs, possède une piscine, un terrain de tennis et même un golf de 9 trous. La vie de l’ambassadeur s’égrène à l’abri des regards, caché par un mur de deux mètres qui le protège des curieux. Nommé en 2008 à la tête de la mission diplomatique de Grenade à l’ONU, il est peu dérangé par les sonneries du téléphone: le numéro de l’ambassade de Grenade inscrit dans l’annuaire de l’ONU n’est pas valable. En outre, le diplomate, s’il se montre parfois à des soirées d’ambassade, n’a pas encore trouvé le temps de visiter le Palais des Nations. Pas une seule fois en sept ans, de son propre aveu.

Diplomate bénévole

Georges Cohen bénéficie des avantages que lui confère son statut d’ambassadeur. Il possède l’immunité face à la justice suisse et est exonéré fiscalement. Sa propriété est inviolable et il ne risque aucune fouille de ses valises. Seul l’Etat qui le mandate peut lever son immunité. Autrement dit, à moins de se fâcher avec le premier ministre de Grenade, Georges Cohen ne risque rien en Suisse.

Interrogé sur ses motivations, le multimillionnaire français déclare «vouloir simplement rendre service à une île magnifique dont je suis tombé amoureux». Il affirme aussi avoir renoncé à son immunité fiscale et judiciaire, en tant que diplomate bénévole. Une information difficile à vérifier, mais contredite indirectement par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). «Les agents diplomatiques n’ont pas la possibilité de renoncer eux-mêmes aux privilèges et immunités dont ils bénéficient. Seul l’Etat hôte (la Suisse, ndlr), peut en faire la demande à l’Etat accréditant (Grenade, ndlr)», explique un porte-parole.

Malgré nos demandes répétées, l’ancien propriétaire de l’entreprise d’armement Auverland n’a pas voulu nous fournir d’autres preuves que sa seule parole. Mais une chose est sûre: sa nomination viole la convention de Vienne, qui stipule qu’un diplomate ne peut pas être un homme d’affaires. Il y a là conflit d’intérêts. L’immunité dont il jouit, en quoi est-elle intéressante? Le cas de la fille du dictateur ouzbek Islam Karimov apporte un éclairage. Lorsque le ministère public a voulu enquêter sur Gulnara Karimova, alors ambassadrice auprès du Conseil des droits de l’homme à Genève, les procureurs se sont heurtés à un mur. Tant qu’elle demeurait en poste, elle était intouchable.

Un poste symbolique

Pour la plupart des îles des Caraïbes, membres du Commonwealth, les organisations internationales dans des villes francophones comme l’Unesco à Paris ou l’ONU à Genève ne représentent que peu d’intérêt politiquement. Leurs ambassades revêtent ainsi une fonction symbolique et sont souvent utilisées comme monnaie d’échange. Un ancien dirigeant de Grenade affirme avoir découvert au milieu de son mandat l’existence de certains ambassadeurs nommés par la précédente administration. David Marchant, éditeur du site Internet «Offshore Alert», spécialisé dans la traque de délits financiers dans les paradis fiscaux, n’est pas surpris: «Dans ces petites îles des Caraïbes, la corruption est reine. Ces passeports sont tout simplement vendus au plus offrant, parfois même sans prendre la peine de le cacher.»

Pot-de-vin à un demi-million

C’est ainsi que procède Grenade. Ce pays de 105 000 habitants ne possède que peu de ressources. Il s’est donc lancé dans la vente de citoyenneté, un commerce douteux mais légal. Le problème, c’est que son premier ministre, Keith Mitchell, a étendu la vente de passeports «normaux» aux passeports diplomatiques. La justice américaine fait état, dans un jugement, d’une vidéo qui le montre dans un hôtel de St-Moritz accepter un pot-de-vin de 500 000 dollars en échange d’un titre d’ambassadeur. Dans un discours à la radio nationale, Keith Mitchell n’a pas nié avoir reçu de l’argent de la part d’un homme d’affaires allemand – tout juste a-t-il contesté le montant. Depuis, ce businessman a été emprisonné aux Etats-Unis. Deux autres «diplomates» grenadiens sont recherchés par la justice américaine pour des délits divers, souvent financiers. Grenade n’est pas la seule à prendre la diplomatie à la légère. Par manque de moyens, certains pays mandatent une personne pour les représenter dans plusieurs endroits. C’est le cas de Sainte-Lucie qui a d’abord nommé Gilbert Chagoury comme ambassadeur auprès de l’Unesco et du Saint-Siège en 1995, puis à Genève en 2003. Pourtant, sa nomination ne respecte pas non plus la convention de Vienne, puisqu’il exerce toujours une activité commerciale. Pour ce milliardaire, familier du couple présidentiel Clinton, la diplomatie est une histoire de famille: son frère Ronald était déjà ambassadeur de Grenade à l’Unesco pendant plusieurs années.

A la tête du projet pharaonique Eko Atlantic, une ville futuriste bâtie à même l’océan en face de Lagos au Nigeria, Gilbert Chagoury est difficile à localiser. Lorsque nous appelons l’ambassade de Sainte-Lucie à Genève pour demander à quand remonte sa dernière visite, le silence se fait au bout de la ligne. Inconnu des personnes que nous avons contactées dans le milieu des ONG et au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, il a refusé, par l’intermédiaire de son avocat, de répondre à nos questions. A Sainte-Lucie, plusieurs activistes et la presse locale se sont insurgés contre la nomination d’un homme d’affaires étranger pour les représenter, sans obtenir de réponse convaincante de leur gouvernement.

Plus inquiétant, cet ancien proche du dictateur nigérian Sani Abacha a été condamné à Genève pour «blanchiment d’argent et soutien à une organisation criminelle». En 2000, les procureurs genevois essaient de récupérer les fonds cachés dans les banques helvétiques par le dictateur. L’une des pistes les mène à Gilbert Chagoury, qui a accès à certains de ses comptes. Ils proposent un marché à l’homme d’affaires libano-nigérian: moyennant la restitution de 66 millions de francs, il s’en tirera avec une amende d’un million de francs. Il accepte, la condamnation est entérinée.

Le cas de Gilbert Chagoury illustre bien le vide juridique dans lequel se meuvent ces ambassadeurs en Suisse. Comment, lorsque la mission de Sainte-Lucie l’accrédite trois ans plus tard, personne ne fait le lien avec sa condamnation? Interrogée, l’ONU considère que ce n’est pas son rôle de faire des contrôles: elle se base sur les vérifications effectuées par les pays mandants, soit Sainte-Lucie en l’occurrence. La mission suisse, elle, se base sur les documents de l’ONU et ne fait aucune recherche supplémentaire. François Nordmann, ancien chef de la mission suisse, explique: «La pratique diplomatique de la Suisse veut qu’elle ne puisse refuser la nomination d’un ambassadeur que pour des motifs de sécurité intérieure. Elle est démunie dans tous les autres cas». Interrogé sur cette faille juridique, le responsable du service de l’information de l’ONU sourit: «Vous aimez bien les romans d’espionnage, vous, non?»

Droit de réponse de Monsieur Georges Cohen

M. Georges Cohen, Ambassadeur de la Grenade auprès des Nations Unies à Genève, ne perçoit aucun traitement pour cette fonction bénévole, ne bénéficie d'aucun avantage, ni d'immatriculation de véhicule en plaque diplomatique. Son domicile n'a pas de statut diplomatique.

Il paie ses impôts en Suisse ainsi qu'il en a apporté la preuve au Matin Dimanche par une attestation de l'administration fiscale genevoise.

(Le Matin)

Créé: 26.07.2015, 09h17

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