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Société La grande peur des francs-maçons

La tension monte dans les loges suisses. A l’origine: initiatives politiques chocs et prolifération des préjugés.

Daniel Hess, chancelier de la Grande Loge Suisse Alpina, garde le sourire. Mais l’inquiétude croît.

Daniel Hess, chancelier de la Grande Loge Suisse Alpina, garde le sourire. Mais l’inquiétude croît. Image: Jean-Guy Python

Le secret qui règne autour des francs-maçons vous inquiète-t-il?

«L’antimaçonnisme devient un acquis, comme l’antisémitisme»

Il n’y a pas que du côté politique que la pression antimaçonnique s’accroît. Membre d’une loge lausannoise depuis quatre ans, P. B. évoque notamment les réseaux sociaux, où des discours particulièrement inquiétants pour lui et ses semblables refont surface. «L’antimaçonnisme y devient un acquis, comme l’antisémitisme», déplore-t-il. Le climat est tel, selon ce «frère», qu’il se demande s’il ne doit pas être un peu plus discret et prudent lorsqu’il se rend aux réunions: « Ce que je crains, c’est de ne plus pouvoir me rendre aux réunions sans avoir peur de me faire démasquer, de me faire taper dessus, de me retrouver vilipendé sur le Net. Ce n’est pas réjouissant.» Il se dit satisfait de la réaction de la Grande Loge Suisse Alpina adressée aux autorités valaisannes. A vrai dire, il l’attendait plus discrète, le style de la maison n’étant guère «rentre-dedans». «L’important, c’est de leur dire qu’on est ouverts au dialogue. Leur dire qu’on a l’habitude des critiques, des accusations et des suspicions, voire des persécutions, depuis le temps, et qu’on est même formés à l’autocritique. C’est un peu incroyable qu’ils n’aient même pas daigné prendre contact avec nous avant.» Pour lui, la décision valaisanne d’obliger les juges à déclarer leur appartenance à une loge aura beaucoup de peine à faire tache d’huile dans le canton de Vaud, là où il «pratique»: «Je crois sincèrement que les Vaudois sont plus au courant. Peut-être est-ce la tradition protestante, peut-être est-ce historique? Certains acteurs célèbres de la révolution vaudoise étaient maçons.» Patriote convaincu, il déplore enfin que des forces politiques animées par des sentiments semblables «s’en prennent au mouvement dont les idéaux ont inspiré la création de la Suisse moderne»

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Il y est question de «préoccupation» et de «déception». Mais, dans un communiqué de la très policée Grande Loge Suisse Alpina (GLSA), de tels termes en disent long sur le malaise qui grandit chez les francs-maçons. En cause, une décision prise à la mi-novembre par le Grand Conseil valaisan, qui obligera désormais les magistrats et le Ministère public du canton de faire connaître leur éventuelle appartenance à une société secrète ou à un club service (Rotary, Lions Club…).

Double attaque en Valais

En septembre, une même proposition, visant cette fois les députés eux-mêmes, avait été refusée de justesse, créant déjà un vif débat. «C’est peut-être mieux que ce soit le texte concernant la justice qui soit passé. Comparés aux poli­ticiens, ils constituent un groupe encore plus restreint de personnes qui détiennent un pouvoir important», commente le coprésident de l’UDC Valais Jérôme Desmeules, dont le parti est à l’origine des deux demandes. Pour lui, cette nou­velle obligation n’a rien d’anti­maçonnique, mais vise juste à obtenir davantage de transparence.

«En tant que député, je suis tenu d’annoncer si je fais partie du comité d’une société de tir, par exemple. Pourquoi pas eux? On peut raisonnablement penser que les liens entre les membres de ces sociétés influencent la manière dont ils se comportent et dont ils votent.» Il ne voit pourtant pas la nécessité, pour poursuivre cette logique jusqu’au bout, de demander aux juges ou aux politiciens de déclarer leur appartenance à des courants religieux comme celui d’Ecône, par exemple. «Ceux qui y sont, en principe, on le sait déjà», justifie-t-il. A l’inverse, il ne fait état que de «soupçons» sur les éventuels francs-maçons actifs dans le monde politique valaisan.

Vers une chasse aux sorcières?

Selon nos informations, l’écho favorable rencontré par les initiatives de l’UDC Valais pourrait inspirer des sections d’autres cantons, et en particulier celle du Tessin. Cet «effet boule de neige» est précisément ce que redoute Daniel Hess, chancelier de la GLSA, à Berne. Le «coup de gueule» de son organisation, qui représente 4000 membres et 85 loges en Suisse, visait précisément à montrer les muscles au tout début de cet éventuel processus.

Une lettre a d’ailleurs été adres­sée au conseiller d’Etat Oskar Freysinger en personne, à cet effet. Mais pourquoi, finalement, défendre un tel culte du secret autour de l’appartenance à la franc-maçonnerie? A cette question, il préfère parler d’un culte de la «discrétion»: «Si quelqu’un souhaite faire part de son appartenance à une loge maçonnique, libre à lui. Mais on ne peut obliger une personne à le faire.» Une décision de la Cour européenne des droits de l’homme appuie d’ail­leurs cette position. Daniel Hess évoque «des relents d’idées nauséabondes» qui recommencent à sortir actuellement, en premier lieu en Valais.

Historien spécialiste de la présence maçonnique dans le Vieux-Pays, Robert Giroud est encore plus dur: «Je ne vois pas ce que ce genre de décision a à voir avec la transparence. Pour moi, c’est tout simplement une chasse aux sorcières.» Il cite des mesures contre la franc-maçonnerie déjà prises il y a sept siècles sur le territoire de l’actuel Valais. «A travers l’histoire, il y a régulièrement eu des attaques émanant soit de l’Eglise, soit de mouvements intégristes, puis de l’UDC.»

Une constante

Pour lui, c’est la proximité de membres de l’UDC avec certains milieux chrétiens conservateurs qui est à l’origine de cette nouvelle offensive. «Sortons du cadre cantonal: les mouvements de droite dure ou d’extrême droite, Salazar au Portugal, Franco en Espagne, Hitler en Allemagne… tous ont lutté, parfois dès l’entre-deux-guerres, contre la franc-maçonnerie.»

Il ne voit cependant pas la fronde s’étendre à l’ensemble de la Suisse, malgré la «droitisation» observée lors des dernières élections fédérales. «L’économie, l’Europe, l’immigration… Je crois que tous ces gens ont d’autres préoccupations.» (Le Matin)

Créé: 14.12.2015, 06h37


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