Mardi 11 décembre 2018 | Dernière mise à jour 09:50

Interview «Les électeurs suisses m'épatent»

En poste depuis un an, l’ambassadrice américaine Suzan LeVine s’est confiée au «Matin».

«Nos lois actuelles en matière d’armes ne sont pas adéquates et doivent être changées», Suzan LeVine, ambassadrice américaine en Suisse.

«Nos lois actuelles en matière d’armes ne sont pas adéquates et doivent être changées», Suzan LeVine, ambassadrice américaine en Suisse. Image: Maxime Schmid

Ne boudons pas le plaisir d’une bonne «connexion»

C’est une rencontre atypique à laquelle nous a conviés l’ambassadrice des Etats-Unis en Suisse, Suzi LeVine. Loin des fastes d’une ambassade ou des salons feutrés d’un cinq-étoiles, la diplomate a choisi comme lieu de rendez-vous une convention de hackers, dans un quartier branché de Zurich. Tout un symbole, qui colle parfaitement à la mission tournée vers l’innovation et les nouvelles technologies que s’est donnée la diplomate. Un symbole qui se retrouve d’ailleurs jusque dans son vocabulaire au moment de nous remercier d’avoir cherché «la connexion» avec elle.

Les nouvelles technologies, elle connaît. Les réseaux sociaux aussi. Son tweet sur les files d’attente dans une station de ski bernoise avait suscité une avalanche de réactions, pas toujours très polies. Suzi LeVine a su transformer cette petite gaffe, qui est remontée jusqu’à Washington, en opportunité d’engager le dialogue. Avec des acteurs de la branche touristique, mais aussi un grand nombre de simples citoyens. Bel exemple d’ouverture et de proximité qui sert autant son image que la perception que les Suisses peuvent avoir de son pays. Bien vu.

La Suisse aime se regarder dans le miroir que lui tendent les grands. Et sur ce point, l’image que nous renvoie Suzi LeVine est particulièrement positive. Ne boudons pas notre plaisir. D’autant que sa vision contraste avec les jugements moralisateurs et méprisants qui nous viennent parfois de l’Union européenne. Bien sûr, il y a des sujets qui fâchent dans les relations américano-suisses. Le conflit fiscal ou la protection des données par les géants du Net par exemple. Les pays s’entendent, au moment de récupérer de l’argent, les puissants tiennent toujours le couteau par le manche.

Simon Koch, rédacteur en chef adjoint.

Rappel des faits

1969: Suzan G. LeVine vient au monde le 17 novembre. Elle sera ensuite diplômée de l’Université de Brown en Anglais et ingénierie.

1993-1998: Travaille chez Microsoft, où elle lance les versions finales de MS-DOS et Windows 95. Elle y retravaillera entre 2008 et 2012.

2005: Rencontre pour la première fois Barack Obama alors qu’elle est enceinte. Convaincue, elle le soutient dans sa campagne en 2008.

2014: Le 2 juin, elle prend sa fonction d’ambassadrice des Etats-Unis en Suisse et au Liechtenstein. Elle prête serment sur un Kindle, une première mondiale.

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Beaucoup la décrivent comme non conventionnelle. Quand elle arrive, Suzan LeVine tend la main avec un «Grüzi» accompagné d’un immense sourire et se présente comme «Suzi». Mais derrière cette façade avenante se cache une stratège économique parfaitement au point sur ses dossiers, ainsi qu’une reine des réseaux sociaux. Elle ne doit pas son poste au hasard, c’est évident. Rencontrée dans le cadre de HackZurich, festival de programmation le plus important d’Europe, l’Américaine de 45 ans évoque avec «Le Matin» sa vie en Suisse ainsi que les prochaines élections helvétiques et américaines.

Vous êtes en Suisse depuis plus d’un an maintenant. Que préférez-vous?

(Rires.) C’est comme me demander quel enfant je préfère. La réponse, vraiment, c’est que j’aime tout. J’adore la nature, les rivières, être dehors, prendre des photos des vaches. J’ai été surprise et impressionnée par le système éducatif suisse. C’est un domaine que je connais bien et qui me tient à cœur. J’aime la bise que l’on se fait en Suisse. Les trois baisers, c’est fantastique. Je dois toujours annoncer ce que je vais faire lorsque je rencontre un Américain ici. Si vous faites la bise à quelqu’un qui s’attend à recevoir une accolade à l’américaine, vous risquez de vous retrouver dans une situation embarrassante.

Comment se passe votre acclimatation?

C’est extraordinaire. La Suisse et les Etats-Unis sont des républiques sœurs. Les relations entre nos deux pays sont très fortes et reposent sur des bases solides. Nous avons énormément en commun en matière de lois, de droit des minorités. Nous pouvons apprendre l’un de l’autre et grandir ensemble.

Vous avez un profil très économique. La Suisse est un pays innovant à vos yeux?

La Suisse possède une culture de l’innovation depuis très longtemps déjà. Regardez Roche ou Novartis, Nestlé ou ABB. Aujourd’hui, les innovations sortent à la chaîne des start-up et des EPF. Des révolutions technologiques incroyables naissent ici. C’est extraordinaire.

Nous nous rencontrons à une convention de hackers, scène souvent critique envers les Etats-Unis, notamment sur la sphère privée.

Le président Obama est très clair à ce sujet. Les Etats-Unis n’espionnent pas les simples citoyens qui ne représentent pas de danger pour notre sécurité nationale. Il existe un débat constant entre sécurité et vie privée. Vous ne pouvez pas avoir la sécurité à 100% et la sphère privée à 100%. Nous voulons protéger les droits civiques de chacun, et nous voulons aussi les protéger des terroristes. Chaque nation doit trouver son équilibre.

Vous êtes une grande utilisatrice des réseaux sociaux. Sont-ils utiles dans votre fonction?

Ils sont essentiels. Pour écouter, pour se connecter mais aussi démystifier qui nous sommes. Pour être aussi ouvert que possible, essayer de nouvelles choses, être pointu ou pas traditionnel, parfois.

Pas traditionnel, comme votre tweet cet hiver sur le chaos dans les remontées mécaniques à Adelboden?

C’est un très bon exemple, car beaucoup de choses ont découlé de ce tweet. Il m’a permis d’ouvrir le dialogue avec des centaines de personnes avec lesquelles je n’aurais pas pu avoir de contact. Je pense que les feedbacks sont toujours un cadeau, même si vous n’aimez pas la façon dont ils sont emballés. D’autre part, suite à ce message, Adelboden a rebaptisé une dameuse «Snow Force One». Les médias sociaux offrent ce genre de possibilités. Mais il faut savoir prendre le risque. L’histoire de ce tweet est remontée jusqu’à Washington. J’en ai parlé avec la personne en charge de la diplomatie publique. Elle a ri et m’a raconté ses histoires à elle, similaires, ainsi que d’autres provenant du monde entier. Tout le monde vit un moment où il se dit: «Oups!» Ça arrive, on est humain.

Des conseils pour les politiciens suisses en matière de réseaux sociaux?

Les Américains utilisent les réseaux sociaux très différemment des Suisses. Pour ces derniers, Facebook, par exemple, concerne leur groupe d’amis. La majorité du temps, les Suisses se contentent d’observer. Les Américains utilisent les réseaux sociaux de manière plus active pour entretenir le dialogue. Je n’ai pas de recommandations spécifiques pour les politiciens suisses, mais selon mon expérience, le public est là, prêt à interagir. Il faut créer ces situations de dialogue et montrer que vous êtes ouvert à ces interactions.

Suivez-vous les élections suisses?

Les élections en elles-mêmes sont une affaire interne suisse, mais je suis très intéressée par leurs mécanismes. Je trouve inspirant la façon dont les élections nationales suisses sont très locales. Il y a tellement de possibilités de construire son ticket, il y a énormément d’options. Je suis épatée par les électeurs suisses qui arrivent à les décortiquer. Je suis ravie d’être en Suisse pendant un de ces grands cycles et je me réjouis de voir le résultat.  

Et l’an prochain, il y aura des élections aux Etats-Unis. Qui va les remporter?

Ma fonction m’impose une position non partisane. Mais je peux dire que la situation évolue. Avant 2008, Twitter et Facebook étaient peu développés et n’étaient pas utilisés comme des outils électoraux. En 2008, tout a changé. La campagne populaire menée par la base a été essentielle dans l’élection de Barack Obama. En 2012, il a été réélu grâce à la mobilisation de la base et l’utilisation des big data. Je ne peux pas vous dire qui remportera les élections, mais je peux prédire comment le candidat le fera: tout se jouera dans le mélange de campagne populaire et de big data.

Quel est votre regard sur la crise des migrants?

Les réactions évoluent tous les jours en fonction de la situation. Les pays européens acceptent des migrants en adéquation avec les accords de Dublin et nous sommes conscients des défis auxquels ils doivent faire face, notamment en matière de protection des frontières. Du côté des Etats-Unis, nous nous concentrons sur plusieurs aspects. Nous sommes les plus grands pourvoyeurs d’assistance humanitaire au monde, nous avons débloqué 4,5 milliards de dollars en Syrie, Turquie, Liban ou Jordanie. Les Etats-Unis se sont engagés à accueillir 85 000 réfugiés cette année, et 100 000 en 2017. Le pays fera sa part. Mais en parallèle, les Etats-Unis se demandent comment stabiliser cette région et s’attaquer au problème à la source. Pour cela, il faut un changement politique. Nous essayons de combattre l’EI (ndlr: Etat islamique), mais nous ne pouvons pas le faire seuls. La coalition est très importante.

Jeudi dernier, une nouvelle tuerie a eu lieu dans une école de l’Oregon. Vu du Vieux-Continent, on est choqué par l’inertie politique face à ces drames à répétition.

Clairement, ce qui se passe n’est pas OK. Nos lois actuelles ne sont pas adéquates et doivent être changées. Une majorité d’Américains veut davantage de contrôle. Nous vivons en démocratie, et le pouvoir législatif n’est pas encore prêt à changer ces lois. Il y a des mouvements populaires, mais ça n’est pas encore assez. Chaque parent doit pouvoir savoir que son enfant est en sécurité lorsqu’il est envoyé à l’école. (Le Matin)

Créé: 05.10.2015, 13h02

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