Mardi 16 juillet 2019 | Dernière mise à jour 07:17

Swissleaks Les graves défaillances de HSBC Genève mises à nu

Les données de la banque sur 106’000 clients ou intermédiaires sont parvenues à des journalistes de 45 pays. En plus de l’évasion fiscale, HSBC Private Bank accueillait de l’argent de narcotrafiquants, de financiers du terrorisme et de proches de potentats.

Depuis le vol des données en 2007, deux tiers des compte chez HSBC Private Bank à Genève ont été fermés. La banque s’est restructurée en profondeur.

Depuis le vol des données en 2007, deux tiers des compte chez HSBC Private Bank à Genève ont été fermés. La banque s’est restructurée en profondeur. Image: Laurent Guiraud

La position d’HSBC

En anglais puis traduite en français:

Position.pdf

Traduction Virginie Bordeaux, «Le Monde»

Coopération de 140 journalistes

Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) a analysé plus de 59’000 fichiers (3,3 giga-octets) concernant quelque 106’000 personnes liées à des comptes chez HSBC Private Bank (Switzerland). Plus de 140 journalistes dans 45 pays ont participé à ce travail, qui a commencé en septembre 2014.

Les données ont été obtenues par le journal «Le Monde» auprès de sources gouvernementales françaises. En Suisse, huit journalistes de «L’Hebdo», «Le Matin Dimanche», la «SonntagsZeitung», le «Tages-Anzeiger» et «Le Temps» ont participé au projet.

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Les données volées par l’informaticien Hervé Falciani révèlent comment la banque genevoise hébergeait l’argent de trafiquants en tout genre – dont de drogue –, de personnes suspectées de financement du terrorisme ou de dizaines de proches de politiciens, souvent de pays réputés pour leur corruption. Jusqu’ici, HSBC Private Bank (Suisse) SA avait surtout été accusée d’avoir permis à des milliers de ses clients d’échapper au fisc.

Coordonnée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), l’enquête a rassemblé plus de 140 journalistes de 45 pays. Ensemble, ils ont analysé le contenu du système informatique de la banque de 2007. Ces données, obtenues par le journal Le Monde auprès de sources gouvernementales françaises, concernent quelque 106’000 clients, intermédiaires ou banquiers liés à des comptes chez HSBC Private Bank. En Suisse, «Le Matin Dimanche», «L’Hebdo», la «SonntagsZeitung», le «Tages-Anzeiger» et «Le Temps» ont participé au projet, baptisé «Swissleaks».

Dans les entrailles de la banque

Cette plongée unique dans les entrailles d’une banque helvétique montre à quel point HSBC a connu de graves manquements dans ses procédures de contrôle interne. Dans une prise de position écrite, la banque admet de façon inédite ses erreurs: «HSBC Suisse [a] accueilli un certain nombre de clients qui n’étaient pas entièrement en règle avec leurs obligations fiscales.» Et plus loin, la banque de reconnaître que sa «culture de compliance et les standards de due diligence chez HSBC Suisse [...] étaient nettement plus bas qu’aujourd’hui.»

Dès 2012, HSBC Suisse assure qu’elle a fait subir une «transformation radicale» à sa filiale suisse. Deux tiers des comptes ont été fermés. Les avoirs sous gestion ont fondu, passant de 118 milliards de dollars en 2007 à 68 milliards en 2014. Aujourd’hui, assure la banque, les retraits en liquide de plus de 10'000 dollars sont soumis à des «contrôles stricts». Le courrier gardé en banque a été aboli. Les personnalités politiquement exposées (PEP) sont examinées chaque année «au plus haut niveau du groupe».

Il n’y a pas si longtemps, les pratiques chez HSBC étaient très différentes. Et une culture de laisser-faire semblait y prévaloir. Du moins dans certaines divisions.

Financiers du terrorisme

Dans les données auxquelles nous avons eu accès, on trouve notamment deux Saoudiens suspectés depuis le début des années 2000 d’avoir financé Oussama ben Laden. Le compte HSBC de l’un d’eux, un homme d’affaires actif dans le marché international des pièces de rechanges de voitures, abritait 70 millions de dollars en 2006. Trois ans plus tôt, le 8 juin 2003, un long article du «Sunday Times» avait détaillé les soupçons contre le Saoudien.

Des trafiquants de drogues ont également caché de l’argent dans la banque genevoise. Un vaste réseau de blanchiment des recettes de trafic de résine de cannabis a été démantelé fin 2012 entre la Suisse, la France et le Maroc. Plusieurs comptes chez HSBC à Genève avaient été utilisés. Et la banque avait licencié l’un de ses directeurs adjoints.

Toujours dans les fichiers de la banque, on découvre le nom du trafiquant Arturo del Tiempo condamné à 7 ans et demi de prison pour avoir fait passer 1212 kilos de cocaïne en Espagne. Les comptes de la société qui avait affrété ce transport étaient chez HSBC. En 2005, Arturo del Tiempo avait effectué plusieurs retraits en cash sans éveiller de soupçons de la banque: 55’000 Euros le 25 mai, 50’000 dollars le 9 juin et 60’000 euros le 28 décembre, peut-on lire dans sa fiche personnelle du système informatique.

Le milliardaire Mexicain Carlos Hank Rhon, frère du maire de Tijuana, à la frontière californienne, était aussi client de la banque genevoise. Actuellement onzième fortune de son pays, il a été dans le viseur de la DEA durant de longues années, mais l’agence anti-drogue américaine n’a jamais réussi à le coincer. Et là encore, le service compliance de la banque n’a rien trouvé à redire.

Diamants du sang

Mieux encore: HSBC abritait aussi 7 millions de dollars de la société Katex, accusée d’avoir livré des armes aux rebelles pendant la guerre civile au Libéria. Ces derniers enrôlaient des enfants-soldats. Ailleurs, deux comptes appartenant à Emmanuel Shallop, condamné pour avoir trafiqué et revendu pour 49 millions de dollars des diamants du sang pour des dirigeants du Front Révolutionnaire Uni en Sierra Leone. Avoirs en banque en 2006: 2,9 millions de dollars. Emmanuel Shallop avait été directement mis en cause dans un rapport public du Conseil de sécurité de l’ONU, en 2001 déjà... La banque, elle, a laissé faire.

En 2009, peu après avoir obtenu les données d’Hervé Falciani, les autorités françaises ont cherché à savoir combien il y avait de comptes liés à des criminels présumés chez HSBC Private Bank à Genève. Rien que sur les 2956 noms de Français dans les fichiers, 120 correspondances avaient été trouvées avec les différentes bases de données de la police nationale et d’Europol.

Comme le montrent des documents judiciaires que nous avons pu consulter, des enquêtes sont toujours en cours, notamment pour «trafic international de stupéfiants, association de malfaiteurs, trafic, revente de produits stupéfiants commis en bande organisée et contrebande».

Ebloui par les «retombées»

Le banquier HSBC de l’un de ces trafiquants de drogue dans le collimateur de la police française, lui, a préféré s’arrêter à la belle histoire de promotion immobilière à Marrakech que lui avait racontée son client. Ce dernier lui avait longuement expliqué son projet de golf 18 trous international homologué, assorti d’un hôtel de 300 chambres et 28 suites, un hôtel de charme, un ensemble résidentiel de 500 villas et 158 ryhads, le tout sur 200 hectares. Ebloui, le banquier notait ceci: «Bref, c'est de grande envergure. Espérons avoir des retombées».

De nombreuses personnalités politiquement exposées – des PEP, dans le jargon – étaient également clientes de la banque. Chine, Inde, Liban, Egypte, Maroc, Ukraine, Roumanie, Syrie, Kenya, Géorgie: rien que des pays pas franchement réputés pour leur faible corruption. Plusieurs de ces comptes dépassaient les dix millions de dollars.

Accueillir un PEP comme client n’est certes pas interdit en Suisse, mais depuis 1998, suite aux affaires Abacha et Mobutu, le devoir de diligence des banques a été accru. Celles-ci sont censées s’assurer de l’origine des fonds et doivent effectuer des clarifications approfondies sur toutes les transactions suspectes. «C’est particulièrement le cas lorsque les montants sur les comptes sont élevés», explique David Zollinger, ancien procureur zurichois aux affaires économiques et ex-banquier.

Infractions à la loi sur le blanchiment d’argent

En 2013, la FINMA, l’autorité de régulation bancaire helvétique, avait d’ailleurs sévèrement puni HSBC Private Bank pour ses graves défaillances dans le contrôle de membres du clan de l’ancien président tunisien Ben Ali. Le porte-parole de la FINMA Tobias Lux confirme: «Ces deux dernières années, nous avons effectué deux inspections approfondies dans le domaine du blanchiment d’argent chez HSBC. Dans plusieurs cas, nous avons constaté que la banque avait enfreint la loi sur le blanchiment d’argent. La FINMA a prononcé des sanctions, notamment une interdiction d’établir de nouvelles relations bancaires avec des PEP.» Malgré nos demandes répétées, la banque n’a pas souhaité réagir sur ce point.

Fraude fiscale, argent de trafiquants en tous genres ou argent de la corruption: aujourd’hui encore, ce lourd passé hypothèque l’avenir de HSBC à Genève. Les données Falciani datent certes depuis presque dix ans, mais aussi longtemps que la relation bancaire a perduré, le délai de prescription légale n’est pas entamé. Dans plusieurs pays, des procédures contre la banque ont été engagées.

Mais la FINMA, elle, n’a jamais eu accès à l’ensemble du fichier clients de la banque. Elle a dû se contenter d’inspections ciblées. Car en Suisse, le régime privilégié pour les banques est celui de l’«autocontrôle».

Collaboration: Sylvain Besson, Will Fitzgibbon, Daniel Glaus, François Pilet, et Oliver Zihlmann

Créé: 08.02.2015, 21h59

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