Lundi 20 janvier 2020 | Dernière mise à jour 04:34

Débat Nos politiciens sont de plus en plus vulgaires

Les politiciens ont tendance à dangereusement se lâcher au niveau du vocabulaire. La palme revient à Genève où les dérapages se multiplient. Comment pourrait-on sanctionner ces goujats, selon vous?

L'EDITO

Pédale douce sur la testostérone

Et dire que certains parmi nous pensent encore que les femmes sont des hystériques émotives incapables de se contenir. Ces messieurs les politiciens (surtout de droite, curieusement) nous font la délicate démonstration que cette tare est loin d’être le seul apanage de la gent féminine.


Les dérapages verbaux qui vont de l’invective animalière («chienne idiote») à l’insulte organique («trou du cul») ont méchamment tendance à se multiplier ces derniers temps. Le phénomène, s’il n’est pas endigué, risque de s’amplifier, notamment en raison de la rapidité avec laquelle nos élus réagissent sur les réseaux sociaux, zones de non-droit.

La palme d’or revient aux Genevois, qui entre «le lancer du verre d’eau» et «les hurlements furieux» en plénum, coiffent au poteau tous les malappris de Suisse, comme le montre notre enquête. A tel point qu’une lettre a même été envoyée à tous les Parlements communaux pour appeler les élus à la retenue. Imaginez ces braves politiciens, ces hommes publics, tancés parce que trop vulgaires, insultants, irrespectueux, voire violents.

Ce n’est franchement pas une bonne nouvelle. D’abord, parce que l’insulte, quelle qu’en soit la teneur, est l’aveu grossier d’une incapacité à argumenter. C’est la renonciation volontaire et espérons-le provisoire à l’intelligence. Et puis ces comportements enlèvent définitivement la dernière once de respect dû à ces femmes et à ces hommes qui s’engagent pour la cité.

Sandra Jean, Rédactrice en chef

L'avis de Gianni Haver, sociologue des médias

La vulgarité peut-elle payer en tant que stratégie de communication?

Oui, comme le dit le vieil adage: «Mieux vaut qu’on parle de moi en mal, plutôt que pas du tout.» Ici, on casse aussi le cliché d’une connivence générale dans le monde politique, le «tous copains». On montre que l’opposition vient des tripes. Mais cette stratégie est dangereuse et difficile à maîtriser.

Avez-vous un exemple de dérapage bien maîtrisé?

Nikita Khrouchtchev, en octobre 1960, qui a frappé avec sa chaussure le pupitre de l’Assemblée générale de l’ONU pour obtenir le silence. Son geste signifiait que le dirigeant de l’un des plus puissants pays du monde restait un paysan.

Et une catastrophe médiatique?

Nicolas Sarkozy et son «Casse-toi pov’con!» Cela ne lui a vraiment pas rendu service. Ce n’est pas ce que les gens attendaient de la part d’un président de la République.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est devenu «l’affaire Menoud». Le monde politique genevois est en feu après les propos tenus par le conseiller municipal MCG mercredi dernier. Au cours d’un débat consacré à la Commission de naturalisation, Denis Menoud s’en est pris férocement aux rangs de la gauche et plus particulièrement à des députés aux noms de famille à consonance étrangère. Extraits choisis: «Vous devriez être fiers d’être Suisses. (…) Mais qui servez-vous, bande d’hypocrites? Oui, tu sers quoi? Tu sers la NSA? Tais-toi. Mais tais-toi. (…) Taisez-vous et retournez à Belleville si vous n’êtes pas contente. Retournez dans votre quartier français. Nous ne voulons pas de vous. Et si vous êtes Suisse pour nous cracher dessus, c’est inacceptable.» Et Denis Menoud d’enjoindre en vociférant une conseillère municipale à «rendre son passeport» et d’accuser un autre élu de n’être rien d’autre qu’un «parasite social».

Ironie du sort, l’intervention de Denis Menoud survient alors que les maires des communes genevoises ont reçu une lettre du Conseil d’Etat leur remémorant les règles de civilité et de retenue des élus. Dans ce courrier (lu par Sandrine Salerno la veille de l’incident), il est rappelé qu’il est répréhensible de prononcer des paroles pouvant porter atteinte à l’honneur ou à la considération ainsi que d’employer une expression méprisante ou outrageante. Il y a un an, le même Denis Menoud avait accusé les Verts et les socialistes de faire de la «propagande camouflée pour les pédophiles».

Davantage de respect il y a 50 ans

Cette tendance aux dérapages verbaux de la part de la classe politique n’est pourtant pas l’apanage de Genève, ni même de la Suisse. Les illustrations sont aussi légion chez nos voisins français, où par exemple une candidate du Front national – depuis suspendue – a récemment comparé la ministre de la Justice à un singe. Selon le professeur à l’Institut de hautes études en administration publique Andreas Ladner, «il y a 50 ans, il y avait un plus grand respect attaché à la fonction de responsable politique. Leur langage était donc plus policé, plus soutenu.»

Plusieurs explications peuvent être avancées pour expliquer ce phénomène. Notamment l’avènement des réseaux sociaux et l’accélération de l’information. «Tout se passe très rapidement. Les politiques n’ont pas forcément le temps de réfléchir. Mais savoir ce que l’on doit dire si on réagit vite et maîtriser Facebook et Twitter est faisable. On ne peut pas excuser n’importe quoi!» commente le politologue.

D’autant plus qu’à ses yeux, ces coups d’éclat ne sont pas sans conséquence pour le fonctionnement démocratique. «Il faut distinguer les sorties qui répondent à un calcul et celles, spontanées, qui échappent à la personne. On attend d’un responsable politique qu’il maîtrise ses émotions et son discours. Au final, le risque est de voir la classe politique se décrédibiliser.» Cependant, le politologue relativise: selon lui, ce phénomène s’autorégule car la vulgarité mène à l’échec électoral. «Trop de dérapages entraînent une non-réélection», explique-t-il.

Du côté de Genève, le président du Conseil municipal, l’UDC Pascal Rubeli, a pris les choses en main. Pour lui, l’incident n’est pas «accidentel mais au contraire délibéré». Il a convoqué une séance aujourd’hui, consacrée à l’affaire Menoud. Mercredi, il sera débattu en commission de trois nouveaux points du règlement du Conseil municipal pour améliorer le «maintien de l’ordre». Parmi eux, l’exclusion possible d’élus en plénière et en commissions, comme c’est déjà le cas au Parlement genevois.  

Créé: 05.11.2013, 07h09

Publier un nouveau commentaire

Attention, une nouvelle procédure est en place. Vous devez vous inscrire ou mettre à niveau votre profil
"Le Matin" aime les débats. Mais trop d'abus ont lieu dans les forums. La politique pour commenter un sujet a changé. Vous devez créer un compte utilisateur ou compléter votre profil existant avec un numéro de téléphone mobile (vous n'en avez pas? envoyez une demande à l'adresse lm.online@lematin.ch). Nous vous prions d’utiliser votre nom complet. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de penser que de nombreuses personnes vous lisent. Et bon débat!
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.